SE TIRER SUR LA COMÈTE
ARPENTAGE DES PLANÈTES QUEER
Par Samy Lagrange
On arpente les fictions queer pour retrouver les histoires que l’on nous a dérobées, on se projette sur des planètes queer pour échapper à l’orbite imposé.
#6 ISALINE DUPOND JACQUEMART
Un truc se prépare. Quelque chose va éclore, va resurgir. Pas comme le moustique de Jurassic Park, cé-coin dans l’ambre. Mais un peu quand même. De loin, curieux et voyeur, j’observe l’expérimentation, tous les jours, sur Insta. Isaline Dupond Jacquemart me laisse voir ses story privées. Dévoile et contrôle. Iel documente le truc qui grandit, qui s’expand et tentacule. Ça part dans tous les sens. Isaline se diffracte, explose en morceaux d’iel-même.
Isaline Dupond Jacquemart, « 211222. Essayage de perruques pour le reenactment de Fatale », story de Je suis tous mes personnages et je vous raconte tout le temps des histoires, 2022.
Isaline Dupond Jacquemart, « 211222. Je me prépare à être elle », story de Je suis tous mes personnages et je vous raconte tout le temps des histoires, 2022.
D’abord, j’ai rencontré Fatale, je crois. High fem, Fatale est vénère et prépare sa vengeance. Louve contre les chiens. Dans son jardin, elle exhibe sa perceuse et sa faucille. Parfois, je la croise en soirée, en rouge et noir. En ce moment, j’ai l’impression qu’Isaline est souvent un-e pirate. Un-e pirate des livres de son enfance. Mais un-e pirate qui a vraiment existé. Mary Read, pirate lesbienne et bisexuelle, amante de Anne Bonny et travesti-e une partie de sa vie en Mark Read. Mary/Mark Read donc. Alors je dis marimarkrid. Je crois que marimarkrid va finir par faucher le chapeau du Capitaine. En fait, le Capitaine, c’est l’Impératrice qui se fait appeler capitaine. L’Impératrice n’a pas encore dévoilé son histoire mais elle décide de son nom. Elle décide de beaucoup de choses. Et puis, dernier né, il y a Ciel, qui performe dans les soirées queer et mange des tournesols. Tout le monde aime Ciel.
Y en a d’autres, mais j’ai pas encore le droit d’en parler. Pourtant iels émergent déjà, sur insta, dans les vernissages, en soirées. Vous les croisez peut-être. Des envahisseurs d’un autre monde ? En fait, je les imagine comme des morceaux d’étoiles qui s’agrègent peu à peu, et se terraforment lentement.
Isaline Dupond Jacquemart, « Fatale et sa perceuse », photographie numérique de Je suis tous mes personnages et je vous raconte tout le temps des histoires, 2023.
Isaline Dupond Jacquemart, « Le Capitaine », photographie numérique de Je suis tous mes personnages et je vous raconte tout le temps des histoires, 2023.
Pour donner vie à ses personnages, Isaline s’étudie iel-même. Iel va piocher dans ce qu’iel a été, repère les identités qui l’ont successivement habité. Différents bouts de personnalités qui un jour, à la faveur d’un tremblement, ont dû s’effacer et laisser place à d’autres. On évolue, les bouts de nous-même se succèdent. Suis-je encore le gamin qui n’adressait la parole qu’à sa mère ? Le babos qui cachait sa queerness dans les plis de son sarouel ? Le mec insupp’ qui buvait du whisky et citait Boris Vian ? Tous existent en moi mais n’ont d’existence concrète que dans des temporalités différentes, jamais ne se sont rencontrés, fréquentés. Dommage ? Alors Isaline convoque ensemble les bouts d’iel-même, les regarde, les extrapole et leur invente des histoires. Iels vivent dans une temporalité réconciliée, visiteur-euses du passé qui se côtoient dans le présent.
Par là, Isaline fissure le monolithe de l’identité. En multipliant les stéréotypes a priori réducteurs, iel forme une identité-constellation qui n’existe qu’au pluriel, qui s’expand à l’infini. C’est (neuro)queer as fuck et, tous les jours sur insta, ça me fait sourire.
Isaline est tous ses personnages et nous raconte tout le temps des histoires.
Isaline Dupond Jacquemart, « Ciel à qui j’allai donner corps », autoportrait de Dans les lagons et Je suis tous mes personnages et je vous raconte tout le temps des histoires, 2022.
Isaline Dupond Jacquemart, « Constellation : dans mon ciel il y a tant d’étoiles », story de Je suis tous mes personnages et je vous raconte tout le temps des histoires, 2023.
Isaline Dupond Jacquemart, « 221222. Je la sens jusqu’au bout de mes ongles », story de Je suis tous mes personnages et je vous raconte tout le temps des histoires, 2022.
Isaline Dupond Jacquemart, « 080123. Ça fait même un bail que Kevin prête parfois ses sapes à Ciel », story de Je suis tous mes personnages et je vous raconte tout le temps des histoires, 2023.
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Merci à Isaline Dupond Jacquemart de ne poser aucune frontière à nos possibles.
Merci au Laboratoire Corps, Genre, Arts de nous avoir réunis pour faire des métamorphoses.
Le travail d’Isaline sera visible durant le festival Les Photographiques, ainsi qu’au sein de l’ouvrage collectif « Les Migrations des plantes » dirigé par Marion Grange et Bronwyn Louw.
Chemin de traverse, déviation dans l’arpentage : les céramiques hérissées de piques, piercées, cockringuées de Sacha Lefevre.