Interview avec Eva Langret, directrice EMEA de Frieze, à l’occasion de la 24ème édition de Frieze London, qui se tient à Regent’s Park du 14 au 18 octobre.

La foire vient d’ouvrir dans une ambiance incroyable. Quelles sont vos premières impressions ? 

Je dirais que c’est l’ambiance générale qui me frappe ; dans une effervescence qui montait depuis quelques jours déjà. Un monde incroyable est arrivé ici, parcourt les galeries et découvre les grandes expositions qui ont ouvert cette semaine à Londres. L’inauguration de l’installation de Tarek Atoui dans le Turbine Hall de la Tate était épique, par exemple ! L’atmosphère formidable à Londres de ces derniers jours a culminé avec l’ouverture de la foire. Des milliers de personnes sont venues, se révèlent enthousiastes face aux œuvres et concluent des transactions. Les premières heures ont donc été vraiment excellentes.

En effet, il y eut aussi, juste avant l’ouverture de la foire, les vernissages de Georg Baselitz chez Thaddaeus Ropac, Firenze Lai chez White Cube, Lorna Simpson chez Hauser & Wirth, entre autres… Peut-on dire que le marché se concentre sur la peinture ? 

Je n’aime pas trop faire ce genre de commentaires sur les tendances ; car ce n’est pas vraiment la façon dont je vois les choses. La peinture a toujours été un médium très prisé à la foire, bien sûr, mais pas seulement. Nous avons notamment des installations très fortes, comme celle de Jorge González Santos, nommé par Gala Porras-Kim, dans la nouvelle section Artist-to-Artist. Je pourrais encore citer Agata Ingarden et ses superbes sculptures proposées chez Berthold Pott juste à l’entrée de la foire. En somme, je pense que l’essentiel réside dans l’art tel qu’il se crée aujourd’hui, où l’on trouve une grande diversité de médiums que les artistes explorent et que nous souhaitons mettre en avant ici.

Vous avez voulu ouvrir la foire avec des galeries confirmées, mais encore jeunes, et réservé la découverte des « Blue Chips » du marché, tels que Gagosian, David Zwirner, White Cube, Perrotin… en seconde partie de la visite. Pourquoi ce choix ? 

Nous avons opéré ce changement il y a trois ans ; l’idée était vraiment de mettre en lumière de nouvelles voix. Nous avons toujours considéré Focus, la section dédiée aux jeunes galeries, comme un élément essentiel de notre activité. C’est l’une des caractéristiques de notre foire, car peu d’entre-elles accordent autant d’espace aux jeunes galeries. Il était donc naturel de refléter cela dans l’architecture de l’espace. Puis, il s’agissait aussi de faciliter la circulation des visiteurs. Avec plus de 170 galeries présentes, l’expérience peut être impressionnante, voire déroutante. Nous voulions la rendre aussi simple et agréable que possible et opté pour une structure en boucle simple, permettant de parcourir la foire aisément. Il est pratiquement impossible de manquer un stand et je pense que cette notion d’équité a beaucoup plu aux galeries participantes.

Les solo et duo shows mettent particulièrement les femmes artistes en avant, notamment Miriam Cahn chez Jocelyn Wolff, Marina Perez Simão chez Pace, Fernanda Galvão chez Casa Triângulo & FOUNDRY SEOUL ou Helen Chadwick et Cathy de Monchaux, chez Richard Saltoun. Etait-ce choix des galeries ou les avez-vous quelque peu incités dans cette voie ?…

Je pense que nous travaillons tous d’arrache-pied à remédier aux travers de l’histoire de l’art et aux problèmes liés au canon établi, ainsi toutes les galeries participant à la foire œuvrent activement à la promotion des femmes artistes. Nous avons donc toujours une forte présence, avec des monographies très marquantes d’artistes femmes et, juste à l’entrée de la foire, Francesca Mollett, plasticienne majeure venue du Brésil, est chez Modern Art. La tendance est clairement affichée !

Vous faites, par ailleurs, appel à de nombreux commissaires d’exposition, dont le français Cédric Fauq, pour vos différents secteurs. C’est évidemment important, mais quel est l’impact de la curation sur le marché de l’art ?

Je pense qu’il est vraiment important pour nous de collaborer avec des commissaires, dans cette idée de relier la foire au paysage institutionnel au sens large. Cela aide aussi énormément les galeries et leur permet d’envisager leur programmation sous un angle nouveau, de repenser leur manière de présenter les œuvres et, bien souvent, cela suscite l’intérêt d’autres commissaires et d’autres institutions. Si les ventes sont fondamentales pour tous les participants à la foire, le récit que nous construisons dans chaque section s’articule autour d’une vision et d’un thème précis, sans pour autant exclure la viabilité commerciale. Souvent, les galeries obtiennent également d’excellents résultats, au sein d’un échange qui débouche sur des relations à plus long terme et elles sont toujours ravies de recevoir ces invitations de la part des commissaires. 

Il vous tient également à cœur de présenter des galeries londoniennes. Pourriez-vous citer quelques nouveaux exposants ? 

Alice Amati, dans Artist-to-Artist, présente les œuvres magnifiques de Paul Robas, un artiste sélectionné par Louise Giovanelli. La galerie est établie à Londres depuis quelques années maintenant, mais c’est sa première participation à la foire. Je pense aussi à Galerina, qui inaugure sa participation dans le secteur Focus, avec une présentation très expérimentale et audacieuse d’Ewa Poniatowska. D’autre galeries sont à Londres depuis longtemps, mais font leur retour à la foire, telles que Amanda Wilkinson, avec un superbe group show incluant des œuvres d’Amaju X, ou Derek Jarman.

Quelle est la situation du marché de l’art à Londres ? Est-il toujours soutenu par une très forte diaspora ? 

Totalement et qui répond aux forces montantes dans le monde, notamment en Inde ou au Moyen-Orient. Nous avons eu, au Royaume-Uni, des liens historiques forts avec ces communautés et nous assistons, depuis les quelques dernières années, à un afflux important de galeries et de collectionneurs de ces régions. Nous avons ainsi augmenté régulièrement notre participation de galeries indiennes au cours des 6, 7 dernières années, notamment avec Chemould CoLab, de Mumbai, qui nous a ici rejoint dans la section Focus. Le contingent de galeries d’Asie occidentale augmente également, à l’exemple d’Hafez Gallery, qui est notre deuxième galerie venue d’Arabie Saoudite. Comme on peut l’imaginer, ces exposants amènent avec eux une multitude de collectionneurs de la région et cela profite à l’ensemble de la foire dans une relation très bénéfique, ouverte sur le monde. Cela répond aussi à ces communautés de collectionneurs qui ont toujours eu des liens historiques avec Londres. 

D’ailleurs, votre titre est bien celui de directrice EMEA, soit pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie… 

Oui, absolument et nous ouvrons une foire à Abu Dhabi le mois prochain ! Cette nouvelle foire de Frieze témoigne de cette relation croissante avec l’une des nouvelles puissances mondiales les plus enthousiasmantes du monde de l’art. Pouvoir participer à cela est quelque chose qui nous passionne vraiment. 

Marie Maertens