BFF
Une cartographie des amitiés du sud
Par Alexia Abed
↘ Gillian Brett et Ugo Schiavi
Gillian Brett et Ugo Schiavi nourrissent une pensée conjointe, attentive aux conditions de production dans le paysage méditerrannéen post-industriel qui les entoure. Chacun·e à leur façon, iels puisent dans les récits effondristes, les ravages du dérèglement climatique et les violences sociales qu’ils charrient. “On ne peut pas détourner le regard face aux dangers du capitalisme tardif et c’est peut-être là que notre travail se rejoint” explique Gillian. La parentalité aussi semble intensifier ces questions. Élever un enfant dans un horizon saturé de crises, de pénuries annoncées et de sols contaminés reconfigurent leurs priorités. Leurs œuvres dialoguent avec cet héritage peu glorieux, chargé d’une dette écologique, dont iels sont à leur échelle aussi responsables.
Que peut l’art dans un monde déjà fini ? Aucun d’entre elleux ne prétend y répondre. Gillian et Ugo adoptent plutôt une posture de témoin. Iels avancent sur des lignes parallèles, elles-mêmes traversées par des pensées pessimistes et inquiètes. L’inconnu du dessous, les dangers technologiques et les temporalités disloquées, sont autant de sillages qui s’ouvrent entre leurs œuvres. Comment habiter les décombre du présent sans transformer le cauchemar en décor ? Sans céder au fétichisme de la catastrophe ? Comment résister à cette passion triste que l’on appelle éco-anxiété ?

Les œuvres de Gillian Brett portent en elles leur propre défaillance. Plutôt que d’attendre leur dead line impuissante, ses gestes accélèrent l’obsolescence du matériel électronique qu’elle recycle. Fondus, brisés, poncés puis rafistolés, les écrans subissent la promesse d’un réenchantement maudit. Privés de toute efficacité productive, ces moniteurs blessés dévoilent, timidement, leurs entrailles lumineuses. Les données indésirables dont elles ont hérité débordent. À la surface, les pixels ou plutôt les résidus fluos, gravent des paysages aussi abstraits que toxiques. Quelques bugs propagent, au hasard, des saignées de couleurs. Ces fissures avalent des récits silenciés, ceux de la terre excavée et de l’extraction des ressources. “Lorsque je lis La Machine est ton seigneur et ton maître de Xu Lizhi et Jenny Chan Yang, je ne peux m’empêcher de relier mes œuvres aux histoires sociales violentes qui imprègnent leur production” explique-t-elle. Quelles que soient les combinaisons, les scintillements artificiels grésillent dans l’obscurité du néant. On ne peut s’empêcher de les confondre avec une voie lactée basse définition ou un cours d’eau étincelant, toujours propice à la noyade. Pataugeons-nous déjà dans un futur liquide ? Se projeter dans ces images d’espaces-temps inconnus induit une confrontation brutale avec les accidents qui les ont générées. Parfois, les micros-composants s’agglutinent pour se métamorphoser en chrysalides ou en plantes aquatiques. Les installations de Gillian traduisent-elles ce dont rêvent les machines ? la résilience et la symbiose pour s’adapter au chaos alentour ? En se remployant eux-mêmes, en s’écartant de leur propre nature, ces objets dysfonctionnels échappent, de biais, au capitalisme extractiviste. Au contact de ces oracles abîmés, nous pourrions, nous aussi, halluciner un à venir moins compromis.
“Nos pratiques convergent autour des questions d’obsolescence et du scénario catastrophe qu’on anticipe. Même si nos travaux respectifs poussent assez loin les curseurs de la catastrophe, on est vite rattrapé·es par le réel.”

Les paysages spéculatifs d’Ugo Schiavi n’annoncent aucun salut, si ce n’est une migration verticale vers des zones insondables. Dans ses installations immersives, les vestiges d’une civilisation post-humaine à peine exhumée, montrent la voie. En guise d’indices, des fragments de corps-monuments rongés surgissent par le bas. Pétrifiés dans un élan héroïque, ils semblent promis à un horizon absent. Leurs membres sectionnés, évidés par le milieu, témoignent d’une succession d’effondrements plutôt que d’un écroulement brusque. En disloquant leur gloire déchue, Ugo nous enjoint à relire nos mythes à l’envers.
Dans ces arcadies maudites où s’imbriquent plusieurs biomes, les textures sont trompeuses. “Avec la 3D, je peux m’affranchir des contraintes du monde physique : j’opère des vas-et-viens entre le numérique et l’analogique pour inventer d’autres empreintes” confie-t-il. Prélevée, moulée, scannée ou recyclée, la matière imite une fossilisation en cours. Piégés à la surface, les fausses carcasses d’insectes se confondent aux cartes-mères. On ignore qui des deux était là le premier. À travers cette érosion anticipée, Ugo démantèle la time line sur le principe de l’uchronie, qui désigne un temps qui n’existe pas.
Dans ce monde à la fois d’avant et d’après, les eaux acides et les sédiments toxiques tourbillonnent éternellement. Parfois, des créatures bioluminescentes dansent avec les déchets d’un lendemain déjà enseveli. Cet écosystème génère des flux lumineux contrariés. Que murmurent-ils ? Quelle prophétie écouter quand les augures ne présagent plus rien ? Doit-on s’obstiner à explorer les profondeurs ? Si l’on en croit le travail d’Ugo, l’envie de s’y rendre révèle déjà ce qui s’y trouve.

Gillian Brett et Ugo Schiavi se croisent à la Villa Arson où iels obtiennent leur diplôme à quatre années d’intervalle. C’est plus tard, pendant la foire Art-o-Rama de 2017, que leur amitié se noue vraiment.
Dans les marges actives de la scène émergente marseillaise, leur complicité repose sur des principes de compagnonnage et de solidarité. Gillian et Ugo répondent à leurs besoins mutuels de façon très concrète : entraide administrative, partage d’atelier, mutualisation d’outils, réflexions autour de l’organisation entre parentalité et travail de l’art. Après deux expositions collectives et des échanges d’œuvres, leurs carrières semblent se suivre : “on a tout fait à peu près au même moment, on partage nos morceaux de vie”. Iels évoluent désormais ensemble au sein d’un réseau commun.
