SE TIRER SUR LA COMÈTE
arpentage des fictions queer
Par Samy Lagrange
#14 SACHA CAMBIER DE MONTRAVEL
Traditionnellement, l’utopie est décrite comme un processus en deux mouvements : la destruction du monde d’avant puis la reconstruction du monde d’après. L’un ne va pas sans l’autre ; il serait inconcevable de détruire sans reconstruire. Ce qu’il faut comprendre – je crois – c’est que le désordre n’est toléré que comme une phase éphémère entre deux moments d’ordre. A priori, on ne vit pas dans le désordre.
Même dans nos fantasmes, il n’est donc question que d’ordre. Peut-on seulement penser autrement, peut-on encore concevoir le monde sans l’ordonner ? Est-il possible de s’affranchir véritablement des règles, des catégories et des hiérarchies ?
Cette limite de nos imaginaires s’incarne dans le réel. Il en va ainsi de nos révolutions qui, une fois la barricade désertée et le pouvoir renversé, cherchent anxieusement à rétablir la concorde populaire. Il en va ainsi de nos communautés autonomes qui, après la scission, réécrivent des règlements et des chartes. Il en va ainsi de nos fêtes alternatives qui, une fois les corps épuisés, laissent toujours place au lundi matin. Nul n’échappe aux rappels à l’ordre.
Mais cet ordre, azimut inamovible, n’est-il pas une chimère ?

Sur des panneaux de bois comme ceux des maîtres du XVIe siècle, Sacha peint le revers d’une utopie née à cette époque. Celle d’un monde capitaliste qui – en voulant tout ordonner, tout homogénéiser – a finalement foutu le bordel ; entre les gens et dans les paysages. Pour la plupart d’entre nous, l’ordre capitaliste n’est pas désirable ; pour certain·es, il n’est plus vivable. Depuis longtemps, nous l’habitons par défaut, conscient·es de jouer un jeu perdu d’avance. Puisque c’est un ordre imposé par le haut ; en bas, nous le nommons alors désordre.
Le long de cette utopie défectueuse, Sacha met en scène un peuple rebelle. Une poignée d’êtres désabusés qui, faute d’une échappatoire, ont modifié leurs modalités de résistance face au pouvoir. Ils lui tournent le dos et jouent entre eux dans les ruines d’un capitalisme mort-vivant. Cyniques, ils portent des masques de puppies, se nourrissent de poppers, et aboient pour sonner l’hallali. Nihilistes, ils traînent sur les corniches, s’adonnent un peu au masochisme. Au cœur de la torpeur, ils deviennent parfois anarchistes, ils rentrent leur jogging dans leurs chaussettes et tendent des drapeaux noirs au-dessus des avenues embrasées.

Sacha Cambier de Montravel, L’Embrasement, 2024, huile sur panneau de bois, 16 x 12 cm.
Les twinks abandonnés ont décidé de jouer sans règles, d’exploiter les creux et les zones grises du pouvoir. En choisissant le désordre radical, ils ont probablement trahi leur communauté, ils ont fait scission politiquement. Ils ne savent pas s’ils ont raison mais ils ont dit tant pis. En vérité, ils profitent tant qu’ils le peuvent des terrains vagues et des espaces crépusculaires. Peut-être que bientôt tout cela leur sera repris, qu’il faudra se replier dans les intérieurs et japper à voix basse derrière les volets fermés.
Sacha et ses avatars hâtent le chaos pour révéler l’absurdité de nos utopies bien ordonnées. Pourtant, comme tous les enfants du diable, ils rêvent secrètement de devenir des anges. En attendant, ils font semblant et, avec des harnais, s’attachent des ailes sur le dos.

Sacha Cambier de Montravel, Les Tentations de Saint-Antoine, 2024, huile sur panneau de bois, 22 x 32 cm.
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Merci à Sacha de peindre les endroits de repli pour les garçons perdus.
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Sacha Cambier de Montravel faisait partie de la sélection du dernier salon de Montrouge et a récemment exposé à la DS galerie à l’occasion d’un solo show.
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