➘ 7 EXPOS à voir en galerie en mars
Par Anne-Cécile Sanchez

1. Friedrich Kunath – On a Clear Day I Can See You Forever – Max Hetzler – jusqu’au 16 mai

Pourquoi il faut y aller

Né en Allemagne de l’Est, installé à Los Angeles, Friedrich Kunath est un artiste solidement établi. Le flux prolifique de ses peintures, sculptures, dessins et vidéos remixe à l’infini son héritage classique avec l’imagerie de Disney et de Hollywood.

Ce qu’on y voit

On retrouve avec les grandes toiles accrochées dans l’espace principal les thèmes et références caractéristiques de l’œuvre de Kunath, juxtaposant couchers de soleil, personnages de cartoon et phrases mélancoliques. Ainsi du bonhomme de neige pianotant sur son smartphone au milieu d’un paysage tropical aux allures de chromo (I think I’ve made it), dont la date de réalisation (2022-2026) indique une peinture qui procède par strates successives. Cette partie de l’exposition oscille entre sublime, cliché et autodérision, tandis que le second espace de la galerie met en scène une sélection de petits formats abstraits colorés à la touche très empâtée, proches de la palette, entourant un bronze de fantôme occupé à repasser son drap blanc.

On aime

À force de pointer systématiquement, dans un mélange comico-mélancolique, la vacuité de toute chose, l’œuvre de Friedrich Kunath court le risque de rester piégée dans le néant. On pressent pourtant qu’elle pourrait prendre un nouveau tournant.

2. Guillaume Pinard – L’île aux Mouches – Anne Barrault – jusqu’au 25 avril

Pourquoi il faut y aller

Guillaume Pinard a une pratique intensive de la peinture, du dessin et de l’écriture. Il vient de consacrer quatre ans à la constitution d’un nouveau corpus, à partir de l’observation de la faune microscopique de son jardin.

Ce qu’on y voit

L’artiste a installé il y a quatre ans son atelier dans une zone rurale « sans qualités ». Ce déplacement l’a conduit à se former en amateur à l’entomologie afin d’inventorier les centaines d’arthropodes (insectes, araignées et autres acariens…) logés dans son terrain de poche. Cette observation studieuse a rejoint son intérêt pour la façon « dont on est regardé par ce qu’on regarde ». Les peintures réalisées durant cette période – de petit format, toujours – n’ont rien de naturaliste, pas plus que les poupées textiles cousues main qui donnent vie aux créatures minuscules aperçues dans son objectif. « La poupée est à l’humain ce que la pupe est à la mouche, le lieu générique de ses métamorphoses », suggère, elliptique, Guillaume Pinard.

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Où est-on ? Ailleurs. Dans un espace transitoire où la réalité peut à nouveau coïncider avec un imaginaire qui tente de la fertiliser.

3. Yvan Salomone – Quand même – Xippas – jusqu’au 18 avril

Pourquoi il faut y aller

Depuis plus de trente ans, Yvan Salomone réalise chaque semaine, à partir d’une photographie, la peinture à l’aquarelle d’un morceau de paysage périurbain. Son travail, présent dans plusieurs collections publiques, a été exposé dans de nombreuses institutions en France et en Europe.

Ce qu’on y voit

Une sélection d’œuvres récentes témoignant du protocole inchangé de l’artiste – une peinture par semaine, à partir d’une prise de vue, selon le même format et excluant toute représentation humaine. Une voiture bâchée sur un parking, la forêt de pylônes en béton d’un ouvrage industriel, un camion-citerne à l’arrêt, le lacet de bitume d’une route… Yvan Salomone concentre son attention sur des lieux ordinaires, que l’on pourrait dire communs. Mais en photographiant la réalité, l’œil du peintre la restitue comme un espace ouvert, un décor vide saturé de lumière et de couleurs qui lave notre regard.

On aime

Cadrée par la routine du protocole, la banalité apparente des sujets est transcendée par un sens de la composition et des couleurs qui les magnifie.

4. 50 ans d’éditions Artcurial 1975-2025 – Pierre Alain Challier – jusqu’au 11 avril 

Pourquoi il faut y aller

La galerie Pierre Alain Challier a rouvert ses portes avec une façade rénovée et un projet muséal : exposer les plus belles éditions d’artistes commercialisées par Artcurial de 1975 à 2025.

Ce qu’on y voit

D’Arman à Zao Wou-Ki, Pierre Alain Challier – ancien directeur artistique des éditions Artcurial, dont il a racheté le fonds – a imaginé un accrochage en forme d’abécédaire égrenant les pépites : comme cette sérigraphie et cette sculpture sphérique aimantée en acier poli miroir de Yaacov Agam, ces bronzes de Lynn Chadwick, ces porcelaines de Sonia Delaunay, ce foulard en soie de Niki de Saint Phalle, ou encore cette boîte emblématique en carreaux de céramique blancs enfermant un pot en terre cuite laqué rouge signé Jean-Pierre Raynaud… Un choix de bijoux d’artistes est également présenté au sous-sol.

On aime

Fidèle à l’esprit d’origine de cette aventure éditoriale, la galerie valorise ces multiples signés d’artistes historiques par une scénographie soignée, tout en pratiquant des prix très raisonnables.

5. Dove Allouche – CHNOPS – Peter Freeman Inc – jusqu’au 4 avril

Pourquoi il faut y aller

Depuis plus de vingt ans, Dove Allouche construit une œuvre (photographies, dessins et gravures) aux frontières de l’invisible, conjuguant une approche poétique à une forme de rigueur scientifique. Son travail est présent dans plusieurs collections publiques (Centre Pompidou, cabinet de chalcographie du Louvre, MoMA à San Francisco…).

Ce qu’on y voit

Neuf images de la comète Halley – qui traverse notre ciel tous les 76 ans exactement. Il s’agit, en fait, de photographies de reproductions de négatifs datant de 1910, publiées dans l’Atlas de la NASA lors du dernier passage de la comète, en 1986. D’un siècle à l’autre… Agrandies, comme le signale le grain apparent, les représentations abstraites en noir et blanc parlent autant d’un phénomène astrophysique à échelle humaine que de l’histoire de l’iconographie. Et troublent notre perception. Car cette série de tirages Halley_1910May10 offre à première vue la matérialité de dessins au fusain. En plus ou moins gros plan, le point noir, comme hérissé d’une chevelure, intrigue et stimule l’imagination, son apparition convoquant de façon elliptique d’autres figures, par moment même d’autres corps, célestes à leur façon aussi.

On aime

En se penchant sur la représentation d’un événement astronomique, Dove Allouche s’inscrit dans la continuité des artistes qui avant lui ont témoigné du passage de la comète – tel Giotto en 1303 dans son Adoration des Mages… L’histoire de l’art rejoint ainsi celle de l’Univers.

6. Elias Kurdy – « Shadows of History » – Dilecta – jusqu’au 25 avril 2026

Pourquoi il faut y aller

Sélectionné dans le parcours « Babel Art et langage en France » de la prochaine édition d’Art Paris, Elias Kurdy, qui a quitté la Syrie en 2012, bénéficiera ce printemps d’un solo au Château de Servières, à Marseille, dans le cadre de la saison Méditerranée 2026. C’est un artiste émergent à suivre.

Ce qu’on y voit

Des céramiques murales de petit format, de très grands dessins au graphite sur tissu et un ensemble de petites sculptures en plâtre et résine. Sur les traces d’autres exils que le sien, Elias Kurdy s’est inspiré des objets antiques exhumés par les archéologues sur les sites de Mésopotamie – l’actuelle Syrie. Reprenant le style naïf des bas-reliefs et des stèles, l’artiste en livre des artefacts actualisés en hommage à tous les « voyageurs forcés ». Il modèle également en plâtre des copies de statuettes cérémonielles en bronze et transfère sur une grande toile écrue la silhouette imposante du dieu sumérien Apkallu, dont l’original monumental est conservé au British Museum. Le tout compose une galerie de trésors historiques qui tiendraient dans la valise d’un faussaire aux côtés des souvenirs personnels d’un réfugié.

On aime

En apposant un filtre esthétique et décalé sur sa mémoire intime, l’œuvre d’Elias Kurdy nous touche avec beaucoup de douceur.

Theaster Gates, 28/02

7. Theaster Gates ‘And Other Paintings’ – White Cube – jusqu’au 4 avril

Pourquoi il faut y aller

Acclamé internationalement, exposé en France à plusieurs reprises, le travail de Theaster Gates se déploie à différentes échelles, de celle, artisanale, de la céramique à la rénovation urbaine. On découvrira en juin la fresque qu’il a réalisée pour l’Obama Center à Chicago.

Ce qu’on y voit

Voilà près de quinze ans que Gates a introduit le goudron dans sa pratique – en hommage au métier de couvreur de son père. À travers un ensemble de « Tar Paintings », une série de peintures aux surfaces rugueuses – mais aussi des jarres de la série des « Tar Vessels » –, l’exposition montre le large spectre des possibilités de ce matériau, brut ou émaillé, noir d’encre, bleu turquoise ou rouge industriel. Les niveaux de lecture sont aussi variés, de la référence ironique à la grille moderniste à une réflexion sur le schéma d’occupation des sols, mise au carré du paysage vu d’en haut (Concerning Forested Areas and Other Mixed Uses, 2025).

On aime

La charge sensorielle de ces tableaux-sculpturaux dont la matérialité – coulures, sutures, textures… – incarne une réflexion d’ordre spirituel et puise aussi bien du côté du Mingei japonais que des archives de la presse afro-américaine éditée par la Johnson Publishing.