8 EXPOS
➘ à voir en galerie en février
Par Anne-Cécile Sanchez

1. Galleria Continua – Jorge Macchi – Navigation privée – jusqu’au 10 mars

Pourquoi il faut y aller

Très bien identifié sur la scène internationale, Jorge Macchi n’a cessé, depuis qu’il a représenté l’Argentine à la Biennale de Venise en 2005, de prendre part à des biennales et à de grandes expositions en Europe et en Amérique. C’est son premier solo dans les espaces parisiens de la Galleria Continua après celui qu’elle lui a consacré en Italie en 2024.

Ce qu’on y voit 

Dès la vitrine extérieure, une phrase intrigante aux accents paranoïaques capte l’attention : « Envoie une lettre de menace à toi-même tout en dissimulant ton identité ». Cette citation fait écho au titre de l’exposition « Navigation privée », lequel renvoie à une promesse de confidentialité sur Internet et plus largement à ce que l’on peut, ou pas, garder secret. Ce thème relie entre elles les sculptures, installations, peintures et gouaches qui sont réunies. La Lettre volée est cachée en pleine vue du spectateur, lequel à son tour sera au centre de l’attention s’il se poste à l’intérieur de L’espion – une structure flottante de briques en pointillés… La sculpture Sur la table se présente comme une sorte de paradoxe visuel en contradiction avec son titre – pied de nez au manifeste du minimalisme de Frank Stella « What you see is what you see. »

On aime 

Le choix d’une légèreté spirituelle pour traiter de sujets graves, le goût du paradoxe et la façon qu’a Jorge Macchi d’incorporer l’architecture des lieux à son travail. 

 

 

2. Galerie Allen – Florence Jung – jusqu’au 28 février 

Pourquoi il faut y aller 

Fin 2024, le premier solo de Florence Jung dans une institution française, à la Fondation Pernod Ricard, repoussait les limites du format traditionnel de l’exposition : le travail de l’artiste, qui repose sur des scénarios, ne produit en effet ni image ni objet. Il figure dans plusieurs collections publiques, notamment celle du CNAP et de plusieurs FRAC. 

L’exposition 

Sur un bureau noir placé au centre de l’espace afin de créer une circulation, une feuille de papier indique que sept scénarios sont activés pendant la durée de l’exposition et en dresse la liste. Par exemple : « Le sol sera rincé une fois par semaine avec l’eau du bain d’un homme d’âge moyen ». Ou bien : « Tous les jours, un dilemme différent sera affiché dans le bureau ». Scotché au mur, l’alternative du jour : A – Errer dans des lieux sinistres ; B – Errer dans des lieux stériles. L’espace de la galerie est rempli d’un vide insolent. 

On aime

Cette proposition immatérielle radicale ouvre à une réflexion aux multiples enjeux, en particulier la croyance en l’art et la façon dont celui-ci s’inscrit dans le réel. Il peut enfin se passer quelque chose. 

3. Michel Rein – Frank Perrin – Smash, Crack & Castle – jusqu’au 28 mars 

Pourquoi il faut y aller 

Ancien professeur de philosophie, critique d’art, Frank Perrin a fondé la revue Blocnotes au début des années 1990, puis le magazine Crash, avant de se consacrer en tant qu’artiste à la photographie. 

Ce qu’on voit 

Représentée par Michel Rein depuis 2022, l’œuvre de Franck Perrin a toujours pour objet la critique du capitalisme, mais elle s’incarne désormais dans une pratique sculpturale. Au rez-de-chaussée sont présentés trois ensembles récents. Au mur, les muselets de champagne géants (Smash !) et les miroirs comme impactés par des balles, dont les formes reprennent celles de circuits de Formule 1 (Crack !). Au centre, sur des podiums, des bonbonnes de protoxyde d’azote reproduites en bronze (Bombshell) évoquent des missiles une seconde avant l’impact. À l’étage, une sélection d’œuvres de la collection de Franck Perrin évoque ses affinités, notamment avec Jimmie Durham, un autre artiste conceptuel de la galerie, ou avec le regretté Chris Burden. 

On aime 

Le détournement ingénieux d’objets en œuvres d’art, métaphores d’une violence silencieuse, qui s’inscrit dans une histoire en cours de l’art contemporain. 

4. Mor Charpentier – Bianca Bondi – A Temporary Shelter for Permanent Conditions – jusqu’au 5 mars

 

Pourquoi il faut y aller 

Nommée au prix Marcel Duchamp 2025 et exposée dans ce cadre au Musée d’Art Moderne de Paris (sans en être la lauréate), Bianca Bondi fait partie des artistes de premier plan de la scène française. 

Ce qu’on voit 

Des armoires à pharmacie vintage accueillant à la manière d’autels profanes, ou de cabinets de curiosités, des objets trouvés disposés tels des reliques. Des plantes artificielles, des crucifix, des pierres semi-précieuses, des fleurs séchées, des fétiches, des larmes de verre fondu… Au mur, dressés comme des croix, des cadres de lit en fer forgé d’où pendent des draps de soie et de coton : Bianca Bondi a composé un décor théâtral où se joue la lente dégradation des œuvres, le passage du temps et le renversement des croyances. 

On aime 

La magie contemporaine de cette héritière de l’Arte Povera, nourrie d’écologie et de spiritualité. 

5. Sans titre – Robert Brambora – Former future – jusqu’au 28 février 

Pourquoi il faut y aller 

Exposée à plusieurs reprises depuis dix ans par la galerie sans titre, à Paris, mais aussi dans des foires internationales, l’œuvre de Robert Brambora, qui conjugue une pratique de la peinture, du design et de la céramique, a gagné en visibilité auprès d’un public averti. 

L’exposition 

Trois grands tableaux figuratifs sont accrochés au mur, tandis qu’un ensemble de mobilier en bois brûlé, incrusté de plaques en céramique recouvertes d’une glaçure cuivrée, redessine l’espace de la galerie. Mise en abyme via des écrans qui accentuent la distance entre l’image et le spectateur, thème du feu (ici les incendies en Australie), paysages urbains impersonnels, tension entre sphère publique et privée … On retrouve dans l’exposition les caractéristiques de la peinture de Robert Brambora, de même que sa palette, dont le spectre va de tons sombres et inquiétants à des bleus limpides et aériens.

On aime 

L’ambiguïté de cette œuvre qui convoque des savoir-faire traditionnels tout en distillant une critique latente de la société contemporaine.

6. Pavec – Flora Moscovici, Juliette Roche – On aime trop de choses différentes – jusqu’au 28 février 

Pourquoi il faut y aller 

De Flora Moscovici on connaît les interventions picturales in situ comme celle réalisée pour la terrasse du MAMAC à Nice en 2022 ou dans le cadre de l’édition 2025 du Voyage à Nantes. La voici en dialogue avec la peintre Juliette Roche (1884-1980), cofondatrice de Moly Sabata et proche des avant-gardes du XXe siècle.

Ce qu’on voit 

Plusieurs tableaux de bouquets de Juliette Roche datant des décennies 1920-1930 où se lit l’influence du cubisme et le talent de coloriste de la peintre, dont on remarque aussi les jeux de textures. En regard, une composition sur tuiles de Flora Moscovici ainsi que des toiles prélevées dans une bâche de palissade réalisée pour une commande du ministère de la Culture (Cité polychrome), enfin une tempera sur parchemin aux contours organiques. Les deux artistes expérimentent chacune à partir d’un cadre : Juliette Roche s’exerce sur le motif de la nature morte, tandis que la découpe participe du geste de création de Flora Moscovici.

On aime 

Le dialogue entre les deux œuvres s’avère fécond puisqu’il souligne le rapport de chacune des artistes aux nuances de couleurs, mais aussi à la question de la forme. 

7. Galerie Ceysson & Bénétière – Tania Mouraud – En rêvant d’être un papillon – jusqu’au 21 mars 

Pourquoi il faut y aller 

Connue pour ses installations textuelles monumentales des années 1970, Tania Mouraud y intègre dès le milieu des années 1980 des séries photographiques, mises en avant dans cette exposition rétrospective. 

Ce qu’on y voit 

L’accrochage embrasse plus de 50 ans de création, depuis un mandala métaphysique emblématique de l’artiste (Where is the Unknown, E-390, 1973) jusqu’aux lettres emmêlées en noir et blanc de la série PASIK (2024), d’après un poème yiddish, en passant par les paysages Borderland – reflets sur plastique d’une ruralité artificialisée –, les séries photographiques des années 1980 (Vitrines et Rétrovisées), mais aussi ses Images fabriquées telles des mondes en miniature. 

On aime 

La manière qu’a Tania Mouraud de brouiller les frontières entre photo et peinture, abstraction et figuration, mais aussi tout simplement la façon dont elle promène son regard sur le monde, du kitsch au cosmique.

8. Mendes Wood DM – Giangiacomo Rossetti – Résurrectine – jusqu’au 14 mars

Pourquoi il faut y aller 

Basé à New York, Giangiacomo Rossetti a fait une percée fulgurante dans le circuit international à la suite de plusieurs expositions dans des galeries importantes (Greene Naftali, Zwirner, et Mendes Wood DM, donc) qui témoignent de son approche subversive des traditions picturales. 

Ce qu’on y voit

Un ensemble de peintures datant de 2025, mêlant réinterprétations de l’iconographie classique subvertie par une touche contemporaine : atmosphère fantastique, mais aussi références cinéphiles (le jaune toxique de La Piscine de Jacques Deray) et littéraires. Ainsi le titre « Résurrectine » est-il une allusion directe à Locus Solus (1914), le roman culte de Raymond Roussel, dans lequel le personnage principal invente un sérum qui ranime les cadavres pour leur faire rejouer des scènes de leur existence. L’exposition suggère peut-être un parallèle entre ce procédé et la mort de l’art rétinien prononcée par Marcel Duchamp : soit un régime d’images qui, à la façon de fantômes esthétiques, survivraient à la vie, même. 

On aime 

Les tableaux de taille modeste invitent à une contemplation introspective, contrastant avec une forme allégorique qui rejoue ce que Duchamp chercha à dépasser : un art où l’œil reste fasciné par des apparitions somptueusement mortes.