Pourvu Qu’iels Soient Douxces – Saison 6 – Épisode 44
↘ PROJET𝘚
Ce mois-ci, Jeunes Critiques d’Art s’est rendu à la Villa Arson pour découvrir l’exposition Magnanrama, curatée par Mathilde Belouali. L’exposition propose une biographie collective et ouverte sur le présent de Nathalie Magnan — théoricienne des médias, réalisatrice, cyberféministe et hacktiviste disparue en 2016. À travers archives, œuvres et documents, le parcours retrace une pensée engagée à la croisée des médias, des luttes et des cultures queer.
Débat : La précarité nous contraint-elle à mal travailler ?
Extrait : « Le syndrome de la page blanche ? Je dirai plutôt un burn-out programmé. Écrire, c’est censé être le cœur de notre métier de critique d’art. Pourtant, à jongler avec nos nombreuses casquettes et à courir sans cesse derrière des missions souvent mal-rémunérées (voire pas du tout), l’écriture passe parfois au second plan… »
Avec Luce Giorgi, Claire Luna, Alexia Abed et Camille Bardin
Retranscription :
[00:00:00.000] – Camille Bardin
Bonjour à toutes et à tous, on est ravi.e.s de vous retrouver pour ce nouvel épisode de Pourvu Qu’iels Soient Douxces. Ce soir au micro de ce studio, quatre membres de Jeunes Critiques d’Art, un collectif d’auteurs et d’autrices libres et indépendant.e.s. Depuis 2015, au sein de JCA, nous tâchons de repenser la critique d’art comme un genre littéraire à part entière et pensons l’écriture comme un engagement politique. Pour Projets, on a souhaité penser un format qui nous permettrait de vous livrer un petit bout de notre intimité, en partageant avec vous les échanges qu’on a officieusement quand on se retrouve. Pourvu Qu’iels Soient Douxces, c’est donc une émission dans laquelle on vous propose un débat autour d’une problématique liée au monde de l’art, puis un échange consacré à une exposition. Aujourd’hui, je suis avec Claire Luna.
[00:00:44.920] – Claire Luna
Coucou.
[00:00:45.840] – Camille Bardin
Alexia Abed.
[00:00:46.940] – Alexia Abed
Bonjour.
[00:00:47.600] – Camille Bardin
Luce Giorgi.
[00:00:48.710] – Luce Giorgi
Salut.
[00:00:49.380] – Camille Bardin
Et moi-même, Camille Bardin.
[00:00:51.400] – Claire Luna
Nous enregistrons cet épisode le 22 février 2026, plus de deux ans après le début du génocide à Gaza, organisé par le gouvernement isralien. À l’heure où nous parlons, le génocide est encore en cours avec l’appui des gouvernements, institutions et entreprises, dont certaines continuent de laver leur image dans le secteur culturel. On continue donc de vous inviter à rejoindre et à soutenir les mouvements militants qui œuvrent sans relâche contre le génocide, à travers notamment les appels au boycott de ces structures complices. Nous sommes écrasé.es par la rapidité et la violence avec laquelle le fascisme est encore monté d’un cran. Il nous semble impossible de lister avec honnêteté, exhaustivité et sans hiérarchisation les exactions à dénoncer. Nous vivons, travaillons et luttons dans un monde où les États-Unis peuvent bafouer le droit international sans même plus s’en cacher et bombarder le Vénézuéla pour son pétrole, où le régime iranien peut réprimer des manifestations en massacrant des milliers de civils à huis clos. Et tout cela se déroule dans le silence assourdissant des pays occidentaux complices. Si nous sommes désarmé.es, épuisé.es et alarmé.es par ce que nous savons, lisons et voyons tous les jours, nous refusons le silence.
[00:02:05.140] – Camille Bardin
Nous sommes actuellement à Nice, dans les studios de la Villa Arson, où nous enregistrons ce 44ᵉ épisode de PQSD qu’on a voulu consacrer à l’exposition Magnanrama, une exposition curatée par Mathilde Belouali, qui propose une biographie collective et ouverte sur le présent de Nathalie Magnan, théoricienne des médias, réalisatrice cyberféministe, navigatrice des mers et des Internet, disparue en 2016 à l’âge de 60 ans. Mais avant de parler de cette exposition sans doute historique, on a voulu consacrer notre débat au faire : au faire mal, au faire en retard, au faire bâclé, au faire jamais. « Vite fait, bien fait », la précarité nous contraint-elle à ne jamais faire assez ? Luce, je te laisse nous introduire le débat d’aujourd’hui.
[00:02:48.620] – Luce Giorgi
La tête en compote… Après une semaine à envoyer des mails, à faire des relances pour être enfin payée, à négocier les clauses du contrat de ma nouvelle mission, à postuler à des appels à projets, à préparer mes prochains ateliers d’écriture, à faire de la communication pour les événements que j’accompagne, à assister à des réunions à rallonge, à rencontrer des artistes et à visiter des expositions… Il est parfois difficile de se mettre devant mon ordinateur ou mon carnet pour écrire. Le syndrome de la page blanche ? Je dirai plutôt un burn-out programmé. Écrire, c’est censé être le cœur de notre métier de critique d’art. Pourtant, à jongler avec nos nombreuses casquettes et à courir sans cesse derrière des missions souvent mal-rémunérées (voire pas du tout), l’écriture passe parfois au second plan… À cela s’ajoutent, lorsqu’on nous commande des textes ou qu’on nous propose certaines missions curatoriales, des deadlines toujours plus resserrées, qui mettent à mal notre conscience professionnelle et le temps long qu’exige notre métier : les échanges avec les artistes, la recherche, la prospection, le temps d’écriture et de relecture, tout ça est rarement pris en compte par nos patrons, autrement dit nos diffuseurs. Quel temps nous reste-t-il pour penser, pour dialoguer, pour avoir de nouvelles idées, pour trouver de la joie et pour nos vies privées ? Ces situations génèrent un mal-être profond dans les mondes de l’art : entre la nécessité de payer son loyer et l’envie de bien faire, de bien écrire et de bien prendre soin de nos relations professionnelles et artistiques, il est difficile de trouver un équilibre. Alors, certaines choses impossibles à réaliser dans les temps impartis peuvent nous paraître quelques fois bâclées, pas achevées, pas parfaites… par manque de temps et de moyens humains et financiers. Dans un contexte sans cesse réactualisé de lutte pour une continuité des revenus, il est important de rappeler que, aujourd’hui, les artistes-auteurices ne sont pas payé·es pour leur travail mais simplement pour l’exploitation et la diffusion de leurs œuvres. Je vous laisse ainsi deviner pour quelles tâches j’ai été payée dans la to do list que j’ai énuméré au début de cette introduction… Avant de vous laisser la parole, chères collègues, j’aimerais également esquisser les contours de cette exploitation sous un prisme politique. Le cumul excessif de contrats et de commandes nous grignote le cerveau et le corps. Ça éteint parfois nos pleines capacités professionnelles, mais ça renforce aussi l’individualisme et nous détourne d’une lutte collective : pour la continuité des revenus, pour une sécurité sociale de la culture, pour des conventions collectives qui encadrent nos professions, etc. Alors, quel temps nous reste-t-il aussi pour lutter ?
[00:05:16.820] – Alexia Abed
Merci Luce pour cette introduction qui dit déjà presque tout. Et c’est marrant parce que je suis tellement épuisée par le reste que je n’arrive même pas vraiment à penser ce débat. Et je crois qu’en voyant vos petits sourires en coin, on est dans la situation. Et en gros, là, tout de suite, j’expérimente le sujet. Bref, je crois que l’enjeu repose sur des questions de définition. Donc aujourd’hui, pour une fois, je vais juste me concentrer sur le mot « critique d’art » et je ne sais pas si vous avez déjà eu l’occasion de faire un tour sur le site de l’ONISEP, qui est l’Office National d’Information Sur les Enseignements et les Professions. Bref, en gros, c’est une plateforme qui est soi-disant un outil professionnalisant et qui aide à l’orientation. En fait, on y trouve des fiches synthétiques qui décrivent officiellement les missions et les aptitudes requises pour un métier. Et lorsqu’on entre « critique d’art » dans la barre de recherche, c’est pépite. Donc, d’après le gouvernement, la « critique d’art » se résume à, je cite : « Rendre compte d’une actualité artistique, rencontrer des artistes, visiter des expositions, participer à des conférences… telles sont quelques unes des nombreuses activités du critique d’art ».
[00:06:21.620] – Luce Giorgi
Ok. C’est pas mal.
[00:06:24.180] – Alexia Abed
Je scrolle sur le site et qu’est-ce que je lis ? « La critique d’art est une activité très précaire qui ne permet de vivre décemment, surtout lorsqu’on ne bénéficie pas d’une certaine notoriété ». Et nous, comme on est des stars, on est super riches, non, ce n’est pas ça ?
[00:06:36.740] – Camille Bardin
Exactement.
[00:06:37.860] – Alexia Abed
« Il est donc nécessaire d’avoir une activité principale qui assure une rémunération fixe pour les débutants. La critique d’art est souvent une activité bénévole ». Voilà, fin. Il n’y a pas de chute à l’histoire.
[00:06:48.080] – Camille Bardin
Au moins, iels sont au courant, c’est déjà un bon début. [elle rit]
[00:06:50.600] – Alexia Abed
Oui, donc apparemment, notre exploitation est officielle, systématique, anticipée et semble tout à fait logique pour les écoles qui nous forment, par ailleurs.
[00:06:58.240] – Claire Luna
Assumée.
[00:06:58.760] – Alexia Abed
Oui, oui, assumée.
[00:07:00.480] – Camille Bardin
Pas de remise en question.
[00:07:02.270] – Alexia Abed
Et ce que je trouve rigolo, mais pas trop, avec cette fiche métier de l’ONISEP, c’est donc effectivement cette anticipation, la définition du travail, et en fait, on nous propose directement d’avoir un travail à côté. Mais à côté de quoi concrètement, vu qu’on est déjà en train de travailler ?
[00:07:21.280] – Claire Luna
C’est ça, elleux, iels disent « un travail à côté » et tu parles même d’une « activité principale ». Donc la critique d’art ne serait pas notre activité principale.
[00:07:27.840] – Alexia Abed
D’après le gouvernement, non.
[00:07:28.990] – Claire Luna
Voilà, c’est ça. Ok. C’est un peu ce que je ressens, à dire vrai. Moi, je sens qu’on est un peu multitasks, multitâches et j’aimerais qu’elle soit mon activité principale, mais je n’y arrive pas. Et en même temps, c’est vrai que ce multitasking – je crois qu’on en avait parlé un petit peu en amont, on va certainement y revenir – il est aussi riche que problématique pour moi. C’est-à-dire que c’est important, en vrai, voire nécessaire, je trouve, à certains égards, parce qu’il permet à des endroits différents de l’écosystème de l’art… Enfin, il permet d’être à des endroits différents de l’écosystème de l’art pour en avoir aussi une meilleure compréhension et en saisir ses changements, pour pouvoir se situer, agir, relationner. Maintenant, le multitasking, je trouve qu’il éparpille et phagocyte le temps de la concentration, de la réflexion, le temps de la lenteur, de la lecture. Bref, je crois que je sens comme vous que je peux négliger ou accélérer certains processus de réflexion pour l’écriture de textes ou d’expositions. Ensuite, là, je me dis, le multitasking, ça dépend aussi de quoi il est composé. Là, je commence en disant : « Oui, si c’est que finalement dans le champ de l’art ». Et finalement, je trouve que s’il y a un multitasking dans le champ de l’art, je trouve que c’est déjà une chance parce qu’il reste dans le champ de l’art et dans un écosystème, je trouve.
[00:08:48.320] – Alexia Abed
Ouais, c’est vrai.
[00:08:49.220] – Claire Luna
Parce qu’aujourd’hui, moi, je me sens chanceuse de pouvoir enfin enseigner ce que j’aime, ce que je décide presque d’enseigner. Par exemple, on se demande aujourd’hui à la Sorbonne Nouvelle avec mes étudiants/étudiantes de master, dans quelle mesure la médiation est une forme de curation ? À l’USA, on réfléchit sur les pratiques contemporaines de la critique d’art. Après, oui, j’aimerais pouvoir les préparer davantage, mes cours, mais en les préparant, au moins, ils me nourrissent, ils m’obligent à lire des choses que je sens que je n’arriverai pas à lire autrement. Alors que dans mon travail d’enseignante dans le secondaire, par exemple, la préparation des cours et la correction des copies ne m’aident pas du tout dans mon travail de critique d’art et de commissaire d’exposition. Bien au contraire, je dirais, même si je fais en sorte de tordre ou de transformer le programme, l’amidon du système de l’Éducation nationale n’a de cesse de me coucher et je ne trouve pas ma place, par ailleurs, dans la salle des profs. Donc j’arrive chez moi vidée par une chorale d’ados en crise, normal hein, mais enchaîner après ça, un vernissage, sourire fraîchement alors que je suis complètement éclatée et que je voudrais juste être sur mon canapé parce que je suis littéralement vidée. C’est aussi un truc parce que les gens te disent : « Oui, mais c’est quand même cool d’être prof ». Oui, c’est vrai, il y a des boulots un petit peu plus compliqués. Alors oui, faire des visites d’ateliers choisis, avoir des échanges qui me déplacent, ça me manque. Le vide me manque. J’ai besoin de retrouver ma liberté. Et en même temps, enseigner dans le secondaire, ça me ramène les pieds sur terre et ça me met en prise avec des nouvelles générations, à chaque fois, j’ai besoin d’elles et d’eux. Mais là, c’est trop. Il me faudrait juste la moitié des heures que je fais, même moins. En ce moment, je sens que j’ai besoin d’écrire, de réfléchir. Ça fait maintenant cinq ans, par exemple, que je m’intéresse à l’eau comme matière politique et poétique. C’est évidemment métaphorique, mais je réfléchis au déplacement, à l’îléité, l’infiltration comme stratégie de résistance et de lutte. Mais comme vous l’entendez, je n’arrive pas à vous partager le sujet de cette recherche parce que je n’arrive même pas à dégager le temps pour la problématiser. Elle est éparpillée et en arriver à ça, une problématisation serrée suppose des mois de recherche, de réflexion. Et comme pour beaucoup de mes travaux, je me sens en pointillé et mon cerveau clignote. J’ai beaucoup de travail, de propositions, je m’en réjouis, mais j’aimerais pouvoir en vivre.
[00:11:03.200] – Camille Bardin
Bah oui, oui. Complètement d’accord avec toi Claire. [elle rit] Effectivement, je suis trop contente qu’on ait ce débat-là parce que j’ai l’impression qu’il y a plusieurs moments ces derniers temps qui m’ont mené à me poser cette question. D’abord, j’en parlais avec un autre curateur et je lui disais : « Ohlala, j’ai grave envie de ralentir, je n’en peux plus et tout. J’ai besoin d’avoir un peu de place et tout ». Et il m’a répondu : « Oui, comme ça, en plus, tu arrêteras de bâcler les choses ». Et comme si c’était un truc général, en mode juste tout le monde bâcle un peu les choses. Et je me suis dit que oui, j’ai l’impression, effectivement, que le multitasking, il mène aussi au fait de toujours faire de travers, à côté, vite fait, de devoir vraiment… Juste, tu as ta to-do list au début de la journée et le but, c’est de tout surligner le plus vite possible. Et du coup, c’est rare d’avoir la possibilité de vraiment se poser, de vraiment prendre le temps de réfléchir, de bien faire les choses. Et ça, moi, ça commence à me… vraiment, ça me tend. Ça me fatigue aussi d’être assez peu satisfaite du travail fini, du travail accompli. C’est-à-dire qu’effectivement, je crois que c’est le propre du travail artistique aussi de se dire qu’on aurait pu faire mieux, qu’on aurait pu faire autrement. Il y a plein de textes qu’on pourrait reprendre infiniment. Et en même temps, il y a aussi plein de tâches pour lesquelles on peut commencer et finir et bien les faire. Et là, je sens qu’on est aussi dans des moments, et c’est la précarité, il me semble, qui motive ça, c’est que pour réussir à payer son loyer, je suis obligée de faire plein de choses. Et il y a plein de choses où je sais que j’ai déjà peu le temps de voir mes potes, de voir les gens que j’aime, etc. Mais je suis contrainte d’accepter, même si ça me fait pas kiffer non plus, parce que tu es obligée de payer ton loyer encore une fois. Et du coup, je me disais : « C’est fou parce que quand je rencontre une personne et que je dois dire ce que je fais dans la vie, je me présente en tant que critique d’art, curatrice indépendante, productrice et animatrice de podcasts, généralement. Et finalement, je m’aperçois que c’est les derniers trucs que je réussis à faire dans mes journées, être critique d’art, être curatrice et de produire des podcasts ou de les animer. En fait, ces temps-là… J’ai du mal à dédier du temps à ce que je suis vraiment et à mon activité principale, parce que la plupart du temps, je fais de la coordo, je fais du community management, je réponds à des mails. Et en fait, le cœur de mon travail, finalement, je n’ai presque plus le temps de le faire. Et donc ça fait des mois que je n’ai pas écrit sur le travail d’un ou d’une artiste, que ça fait des mois que j’ai des expositions qui dorment dans mon ordinateur, ça fait des mois ou si ce n’est des années que j’ai des projets de bouquins, de machin où je commence à écrire par ci, par là, mais en fait, je n’ai jamais le temps d’embrasser tout ça. Et je crois que c’est aussi un luxe que de pouvoir se créer de l’espace et de pouvoir faire notre travail aujourd’hui véritablement. Luce ?
[00:14:02.360] – Luce Giorgi
Récemment, j’ai assisté à une conférence d’une personne qui est en doctorat dont je ne vais pas citer le nom, puisque cette conférence foutait un peu la chair de poule, dans le sens où elle a fini sa présentation en posant cette question ouverte de savoir si les artistes… Elle s’intéressait plutôt à la figure des artistes plasticiens et plasticiennes. Donc [elle voulait] savoir si les artistes plasticiens et plasticiennes étaient une nouvelle forme ou une nouvelle figure du/de la slasheur.euse. Le.a slasheur.euse, c’est en effet ce que vous évoquez à travers cette idée du multitasking, c’est-à-dire avoir plein de casquettes différentes et travailler à divers endroits tout en ayant plein de compétences. Le problème avec cette figure-là, non seulement c’est une figure qui est issue du néolibéralisme, d’un néolibéralisme assez nauséabond, mais aussi, elle sous-entendait qu’en réalité, il était impossible également pour les artistes plasticiens et plasticiennes de faire le cœur de leur métier, c’est-à-dire d’avoir des pratiques plastiques qui pouvaient donc être rémunératrices et ça sous-entendait surtout qu’également, comme là, sur le site que tu viens de citer Alexia, ce n’était pas suffisant pour être une profession, une carrière et un métier dont on pourrait vivre.
[00:15:28.460] – Alexia Abed
Blague à part, iels n’ont pas eu une fiches, elleux ont eu une vidéo, les artistes, pour mieux comprendre ce que c’est être artiste. Fin du fun fact.
[00:15:36.100] – Luce Giorgi
J’espère pour tous les médiums dans ces cas-là. [elle rit] Mais c’est ce qui, moi, me pose problème dans cette idée-là, au-delà du fait qu’on ne puisse pas faire notre métier et qu’on ne soit constamment appelé à faire d’autres choses, c’est que les autres choses qui entourent notre métier, puisqu’à la rigueur, pourquoi pas, répondre à des mails, répondre à des appels à projets, même si je remettrai moi déjà en cause aussi cette manière de nous rémunérer. Mais pourquoi pas. À la rigueur, ça pourrait faire partie d’un package. Le fait est qu’aujourd’hui, sur nos factures, quand on est payé.e, on ne met que ce pour quoi on va être diffusé.e. C’est-à-dire là, pour le podcast, on va inscrire seulement l’intervention et on ne va pas inscrire les réunions préalables, la visite de l’exposition, les temps de trajets, les discussions, les lectures qu’on aurait pu faire. Et en fait, c’est aussi un peu potentiellement invisibiliser aussi de penser ce multitasking, ça invisibilise à la fois le fait qu’on n’est pas payé.e pour faire ces tâches-là, parce que ce n’est pas notifié sur nos factures. Et peut-être qu’on devrait faire ça. Peut-être que ça serait une stratégie de dire : « Eh bien voilà, pour cette tâche, par exemple, pour ce commissariat d’exposition ou pour cette intervention de critique ou de textes ou que sais-je, je répondrai seulement à six ou sept mails. Je ne ferai que des réunions entre une demi-heure et trois quart d’heure, une fois dans la semaine ou une fois par mois, etc. » Peut-être que ça serait une stratégie pour visibiliser [auprès de] nos diffuseurs – qui, je le rappelle, pour moi en tout cas, sont nos patrons – tout ce travail-là qui est [fait] en amont. Et pour aller dans le sens de cette rhétorique-là qui voudrait donc ne plus invisibiliser notre travail qui n’est pas rémunéré. Donc pour moi, il y a quelque chose qui va de pair, en tout cas, j’essaie de faire ce lien-là dans cette microintervention, entre l’invisibilisation et l’absence de rémunération. Je me suis rappelée… C’est marrant parce que Camille et Claire, vous y étiez, vous avez enregistré le podcast sur l’exposition de Florence Jung à la Fondation Ricard, qui était en septembre 2024. Et dans cette exposition, donc il n’y avait pas de médiation, mis à part la Traverse, donc le journal de la Fondation Pernod Ricard. Et dans ce journal, il y avait donc un entretien entre Florence Jung et une autre artiste dont j’ai retrouvé le nom. C’est l’artiste Ima-Abasi Okon, qui faisait un entretien toutes les deux [avec Florence Jung]. Et cette artiste, Ima-Abasi Okon, dans son dans cet entretien avec Florence Jung, rappelait qu’elle faisait payer les visites de ses ateliers pour les curateurices qui étaient issu.es d’institutions, puisqu’elle n’était pas payée pendant ce temps-là, alors que les personnes qui venaient lui rendre visite étaient payées sur ce temps-là, puisque ça faisait partie de leur travail.
[00:18:52.329] – Camille Bardin
De leurs missions, oui.
[00:18:53.040] – Luce Giorgi
Et donc, je trouve que c’est des stratégies comme ça qui sont intéressantes, qui permettent de renverser un petit peu la chose et de travailler sur la visibilisation de nos métiers, du temps que ça nous prend. Parce que ce temps-là d’échange, en effet, il nous nourrit, en effet, quand on est prof, en effet, quand on fait des ateliers, tout ça, ça nous nourrit, mais c’est souvent pas rémunérateur. Et c’est important de le rappeler : tout travail mérite salaire. Et ça aussi, ça mériterait qu’on soit payé pour.
[00:19:26.840] – Camille Bardin
Alexia ?
[00:19:28.240] – Alexia Abed
Je suis complètement d’accord avec toi, Luce, parce que je crois que tout le monde est d’accord autour de cette table. On n’est plus trop sur un débat, là. On est sur un cahier de doléances. [elles rient] Mais peu importe.
[00:19:37.687] – Claire Luna
Écoute, c’est pas grave.
[00:19:37.840] – Luce Giorgi
Ça fait du bien.
[00:19:38.990] – Alexia Abed
Ça fonctionne quand même. Et pour ma part, pour aller dans ton sens, je vais vous épargner des paraphrases et je vais directement citer Fanny Lallart. Alors, ouais, je sais, je la cite à chaque fois, mais c’est ma ref qui explique les choses bien mieux que ce que je suis capable de faire aujourd’hui. Et en 2019, dans son mémoire intitulée « 11 textes sur le travail gratuit, l’art et l’amour », donc on est un peu dans le quand même, elle dit : « Militer pour l’attribution d’un salaire pour le travail artistique n’est pas si simple. Tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut réussir à être payé.e, mais personne ne sait vraiment ce qu’est le travail de l’art ». Fin de la citation. On est totalement d’accord avec ça et elle finit par répondre que « le travail artistique, c’est de tout et de rien ». Et moi, je dirais « de tout et de trop », juste, mais bon. Personnellement, je me réjouis de ne pas être contrainte à faire des journées répétitives en nine to five au bureau avec les mêmes têtes, le même trajet, les mêmes tâches répétitives. Et pour autant, ça me vide de devoir commencer ma journée par de l’admin pure et dure à la maison, que ce soit pour moi ou les assos auxquelles j’appartiens. Et après ça, je peine vraiment à produire quoi que ce soit d’un peu intelligent quand on a la tête dans les tableaux Excel et à faire autre chose que vouloir me terrer dans mon lit et la paix, en fait ! Donc ça, c’est un peu ce que tu disais, Claire. Et du coup, pour ce débat et pour rebondir sur ce que disait Luce, je n’ai pas la solution miracle à part, et là, je re cite : « Considérer ces activités comme du travail devant être rémunéré implique une redéfinition même de ce qu’on nomme travail et donc un changement profond de modèle économique, une déconstruction du capitalisme libéral, parce qu’il est un système basé sur l’exploitation du temps en tant que valeur économique et sur une division productiviste du travail ». Et en tout cas, effectivement, faire payer à des personnes des visites d’atelier, si elles sont salariées, donc qu’elles ont les moyens de le faire, trop chouette. Qu’en est-il, nous, en tant qu’indépendant.es pour prendre cet exemple-là. Par exemple, quand je vais à Paris, je me traîne d’atelier en atelier en prenant le métro, ça me coûte quand même 2,50€ à chaque fois.
[00:21:30.660] – Luce Giorgi
Et ton temps.
[00:21:31.340] – Alexia Abed
Oui, en plus de mon temps et de mon porte-monnaie et de ma santé mentale, parce que la ligne 13, c’est pas ouf… Bah tu es encore plus épuisé.e à la fin. Moi, je ne peux pas dire à une artiste qui n’a pas le sous alors que j’ai envie de la rencontrer parce que j’apprécie son travail : « Ma poule, on ne se voit pas ».
[00:21:48.060] – Luce Giorgi
C’est l’auto-exploitation. On s’exploite les un.es les autres entre précaires.
[00:21:54.800] – Alexia Abed
Voilà, c’est ça.
[00:21:56.100] – Camille Bardin
Claire ?
[00:21:57.800] – Claire Luna
Tu parlais d’un truc tout à l’heure, tu disais de visibiliser dans les contrats nos différentes missions. Et alors, tu vois, je commence à faire ça depuis je sais pas… deux semaines. Je n’arrive pas avec mes contrats, je n’ai signé aucun contrat, mais j’ai décidé de faire ça, du coup. Alors, pas vraiment encore dans le contrat, parce que pour ça, il faudrait qu’il soit signé, mais plutôt dans les mails en amont. Mais meufs, vous avez essayé de le faire ou pas ?
[00:22:23.480] – Alexia Abed
Non.
[00:22:23.920] – Claire Luna
Ok.
[00:22:24.300] – Camille Bardin
A posteriori. Enfin, si quand même. Un peu de dire : « Vous, vous êtes salarié.e et moi, ça me réclame ça, ça, ça et tout. »
[00:22:31.440] – Claire Luna
Mais sans dire : « Vous, vous êtes salarié.e » Juste moi de dire… Parce que là, par exemple, il s’agit d’un accompagnement d’artiste, d’une restitution, etc. Elleux, iels mettent donc là, je ne sais pas, genre quatre heures, trois heures. Là, tu calcules et tu fais : « OK, là, moi, j’en ai pour 54 heures ». Mais pour vous avouer, j’ai fait ça avec ChatGPT, ça m’a aidé de ouf, parce que ça prend un temps de malade. Je dis ChatGPT, mais évidemment, il faut que je reprenne tout. Et là, je me suis dit : « Claire, tu es en train de t’engouffrer dans un truc, ça ne va pas le faire ». Parce que si en plus, le contrat n’est pas signé, c’est-à-dire que non seulement j’aurais perdu du temps…
[00:23:03.199] – Camille Bardin
Bah oui, tu te fous aussi dans la merde.
[00:23:03.280] – Claire Luna
C’est un truc de ouf. En revanche, ce qu’on fait à CEA, et ça, ce n’est vraiment pas mal, c’est en amont avec les partenaires, vraiment, tout est identifié, mais c’est un temps de fou et c’est…
[00:23:17.520] – Camille Bardin
De décortiquer tout le travail de…
[00:23:19.120] – Claire Luna
Exactement.
[00:23:19.360] – Camille Bardin
… que réclame le fait de faire une curation d’exposition.
[00:23:21.540] – Claire Luna
Exactement. Et donc, avec chaque partenaire, chaque fois qu’il y a un appel à candidature, par exemple, ça a été vraiment travaillé en amont, des allers-retours, mais il y a une coordinatrice qui fait un travail incroyable, Chloé. On ne peut pas à titre individuel, je crois – quand je dis je crois, j’en suis persuadée – faire ça.
[00:23:38.900] – Camille Bardin
Moi, ce qui me terrifiait aussi dans ce débat-là, c’est que là, on reste sur le court et moyen terme dans tout ce qu’on dit. Mais en fait, moi, ce qui me donne un peu le vertige, c’est de parler aussi du long terme et de voir comment toutes ces problématiques-là qu’on met en avant, elles deviennent des freins au développement de nos parcours professionnels. C’est-à-dire que comme on est obligé.e de faire ces micro-tâches-là, d’aller dans des jobs qui ne correspondent pas à ce qu’on est, critique d’art, curateurice ou artiste plasticien/plasticienne, etc., ça ne nous permet pas de nous déployer aussi sur le temps long. Parce que, ne faisant pas ces grosses expositions que je fantasme et qui dorment dans mon ordinateur, n’écrivant pas ces bouquins dont les multiples chapitres se promènent aussi dans mon ordinateur, moi-même, je n’avance pas professionnellement. Et du coup, je me disais que la précarité, elle nous tire vers le bas, mais jusqu’au bout. C’est que pour faire tout ce travail aussi prospectif, parce que c’est aussi un travail prospectif tout ça, c’est travailler dans l’espoir de demain être payé.e, qui est propre à notre secteur, il faut aussi avoir une assise financière. Il faut avoir la possibilité de se lancer dans des recherches pendant X jours, X semaines, X mois. Même, tout à l’heure, tu parlais des appels à candidature. Moi, par exemple, l’année dernière, il y avait un appel à candidature auquel je voulais absolument répondre, mais à aucun moment, j’avais la possibilité de bloquer une semaine dans ma vie pour y répondre. Et l’année d’avant, j’avais pu le faire parce que, je ne sais pas par quel miracle, j’avais décidé de prendre une semaine off…
[00:25:10.561] – Claire Luna
… de vacances ! [elles rient]
[00:25:10.660] – Camille Bardin
… pour me reposer. Et du coup, je m’étais dit : « Ah bah, ça tombe bien, je vais pouvoir faire que ça » parce que j’avais réussi à débloquer du temps. On dit souvent que notre travail, c’est un marathon et non pas un sprint. Définitivement, à cet endroit-là aussi. C’est que tout ça va devoir se déployer sur un temps beaucoup plus long que si j’avais eu la possibilité de me réfugier dans ma maison de campagne en étant rentière.
[00:25:36.350] – Claire Luna
Ou d’avoir tout simplement un appartement.
[00:25:38.200] – Camille Bardin
Oui, voilà, tu vois. Luce, je veux bien que tu conclus par ailleurs.
[00:25:42.720] – Luce Giorgi
Très bien. Bah… une solution : la continuité des revenus.
[00:25:46.050] – Camille Bardin
Voilà !
[00:25:47.250] – Alexia Abed
Ouais !
[00:25:48.311] – Claire Luna
Super comme conclusion ça !
[00:25:48.860] – Luce Giorgi
Parce que… bah la continuité des revenus. Là, tout à l’heure, j’évoquais cette stratégie de pouvoir mettre en place sur nos factures l’entièreté et visibiliser notre travail. Mais en effet, la continuité des revenus nous permettrait justement d’être rémunéré.e. Alors, voilà, il faut aussi qu’on se calme, c’est-à-dire qu’on parle quand même de recevoir plus ou moins un SMIC par mois. Donc, on ne va pas non plus rouler sur l’or, mais en tout cas, ça permettrait à la plupart d’entre nous de pouvoir voir un peu plus sur le long terme et d’avoir cette assise un petit peu stable financière qui serait un soulagement pour beaucoup. La question de la course après les contrats et après les missions, pour moi, elle est aussi liée aux deadlines, c’est-à-dire que : pourquoi on bâcle, pourquoi on fait mal, pourquoi parfois, en tout cas, on a cette sensation de toujours devoir courir ? C’est aussi à cause de ces problématiques-là. C’est-à-dire que les deadlines, c’est pas nous qui nous les imposons, ce sont nos diffuseurs, ce sont nos patrons. Et parfois, on est appelé.e pour une mission, plus ou moins du jour au lendemain, pour faire une exposition en l’espace de trois ou quatre mois, pour faire un texte en l’espace de même pas un mois, des fois même moins. Et ça, c’est des missions, encore, je parle de ça, mais moi, je fais d’autres types de missions où des fois, on m’appelle, c’est pour la semaine d’après.
[00:27:12.430] – Claire Luna
Bah là, on m’a appelée pour animer une table ronde dans les six jours.
[00:27:16.760] – Luce Giorgi
Donc, je pense qu’il faut aussi…
[00:27:18.860] – Claire Luna
150€.
[00:27:19.340] – Alexia Abed
Bien sûr. Tu vas le faire ?
[00:27:20.920] – Luce Giorgi
Bah bien sûr.
[00:27:21.800] – Camille Bardin
Oui, elle fait oui de la tête. [elles rient]
[00:27:24.140] – Claire Luna
J’ai dit non. J’ai dit non !
[00:27:26.310] – Camille Bardin
Ah ouais ? Bravo.
[00:27:26.310] – Luce Giorgi
Je pense que c’est aussi de ça dont il faut se rendre compte. La question aussi, tout à l’heure, on évoquait ces questions liées au travail. La citation de Fanny Lallart, en effet, elle est intéressante. Mais aussi pourquoi on parle aujourd’hui de travailleurs et travailleuses de l’art, c’est aussi pour cette raison-là. Parce qu’en fait, pendant longtemps, on est, même encore aujourd’hui, au niveau du gouvernement, au niveau du droit, on n’est pas considéré.es comme des travailleurs et des travailleuses. Le fait d’employer ce terme, c’est politique. [elles acquiescent] C’est de dire que nous, on a besoin d’être considéré.es comme des travailleurs et des travailleuses [elles acquiescent] parce qu’on produit des choses et qu’on est d’ailleurs… non seulement on produit des choses, mais on se fait exploiter pour nos productions. Donc, c’est important de revaloriser ces termes. C’est important de le mettre aussi à l’inclusif parce que là aussi, c’est un statement. Là aussi, c’est de dire [que] notre politique à nous, notre vision idéologique, elle est contre cette exploitation patriarcale, capitaliste, néolibérale, etc. Et c’est ma conclusion pour ce débat il me semble.
[00:28:35.820] – Alexia Abed
Et peut-être juste, sinon, on avait des conditions de travail qui étaient un tout petit peu meilleures. On demandait pas la lune, mais peut-être que ça aurait un impact aussi sur la culture et nos pensées et les formes. Et donc, je crois que c’est plus que nécessaire à l’heure actuelle. Voilà.
[00:28:52.760] – Camille Bardin
J’adore le fait qu’on conclue chacun des épisodes sur la continuité de revenus. Ça va finir par passer cette marteau-thérapie. On va maintenant parler d’une exposition qui, en l’occurrence, je crois, on peut le dire, a été bien faite. Est-ce qu’Alexia, tu peux faire l’introduction de celle-ci ?
[00:30:34.200] – Alexia Abed
Sous le soleil qui pointe enfin le bout de son nez, nous partons à Nice ! Depuis le 20 février et jusqu’au 31 mai prochain, la Villa Arson présente deux expositions que l’on peut lire comme deux femmages, à deux théoriciennes des médias dont les sujets sont liés : D’un côté, Mechanicals Kurds, une installation vidéo immersive de Hito Steyerl qui est curatée par Marie-Ann Yemsi, la directrice du centre d’art. Et de l’autre, Magnanrama, portraits, réseaux et actualités de Nathalie Magnan, dont le commissariat est assuré par Mathilde Belouali. Magnanrama est un projet itinérant en trois volets. De nouvelles versions de l’exposition seront visibles, à partir du 26 juin, d’abord au Centre d’art Les Capucins à Embrun, puis à BétonSalon, à Paris, dès le 26 septembre. Sachez aussi qu’un ouvrage d’envergure, sous la direction de Mathilde Belouali et Alice Dusapin sera publié à la fin de l’année. Bref, comme son titre l’indique, cette exposition collective, que je qualifierais de “documentaire et historique” est dédiée à Nathalie Magnan. Peut-être avez-vous déjà entendu le nom de “cette théoricienne des médias, réalisatrice, cyberféministe et hacktiviste, navigatrice des mers et des internets”, née à Marseille bien sûr. Si ce n’est pas le cas, Magnanrama vous offrira la possibilité de découvrir Nathalie Magnan sous toutes ses vies à travers une joyeuse mise en espace de ses archives. Pour prolonger cet héritage politique et intellectuel, les œuvres de 14 artistes et collectifs jonchent le parcours chrono-thématique, scénographié par Cécile Bouffard qui détourne malicieusement une esthétique corpo. J’ajoute, et c’est important, que la commissaire a reçu le précieux accompagnement de Reine Prat, figure éminente du monde de l’art et de la culture, compagne et ayant droit de Nathalie Magnan. On comprend donc que l’exposition dépasse l’exercice de la simple biographie, pour dériver vers la célébration de la communauté et de la culture queer, encore bien vivante. Pour cela, les salles colorées se succèdent et accueillent toutes sortes d’objets : des photographies, des t-shirts, des notes, des screenshots, des stickers, du son, des affiches, des vidéos, des livres, et plein d’autres curiosités. Pour mieux les appréhender, chaque espace est raconté par un texte, richement sourcé, et qui nous permet d’en comprendre le contexte. Alors libre à nous, visiteureuses, de mener notre propre enquête, de voguer dans cette exposition labyrinthique et ludique au gré des indices, de digger ce que bon nous semble dans cette boîte à outils bien fournie. Du coup je vous demande, chères camarades : après cette plongée dans Magnanrama, avec quoi repartez-vous ?
[00:31:40.120] – Camille Bardin
Je suis surexcitée juste en écoutant l’intro. [elle rit] Claire, tu veux y aller ?
[00:31:47.920] – Claire Luna
Oui, carrément. Moi, je suis arrivée avec un peu l’angoisse au bide et puis mon cerveau n’avait plus la capacité de visiter des expos historiques avec beaucoup d’archives. J’étais débordée avant même d’entrer. Oui, on sent que ça ne va plus, besoin de repos, mais maintenant que l’on a eu ce débat, vous savez pourquoi. Je digérais à peine l’expo que j’ai vue dimanche dernier sur ce qu’on appelle la French Theory au Palais de Tokyo Echo Delay Reverb : Art américain et pensées francophones. Super intéressante, même si indigeste, on est dans le même thème, frottement, avec un même contexte politique et social local, celui des États-Unis, marqué par les luttes féministes, queer et antiracistes. Maintenant que j’ai fait ce semblant de disclaimer, cette expo m’a franchement mise en joie. Et c’est pas une façon de parler. Elle inspire la joie, mais vraiment la joie. Elle est tellement inspirante parce que le sujet, la toile Nathalie Magnan, avant, pendant et après, l’est tout autant que la manière dont il est traité. Comme tu disais déjà dans l’introduction, la curation, la scénio [sic], la scéno, pardon, signée par Cécile Bouffard, ces couleurs comme la peau. Mais bref, toute la scéno, il faudrait revenir vraiment en détails, ça te donne envie, le graphisme qui est conçu par Clara Pasteau, tout l’appareil, le dispositif de médiation, le texte cu… le texte curatorial, pardon, j’ai l’habitude de dire « texte cu », le texte curatorial, le livret d’expo, les cartels, leur contenu comme leur forme. Chaque texte aussi qui introduit chacun des neuf chapitres du parcours de l’expo… Je pense à deux titres, là, deux chapitres au hasard : Paper Tiger Television : « Don’t just watch TV, make it ! » ou encore : Cyberféminismes : « Sur internet, les hommes ne peuvent pas nous interrompre. » Bref, j’énumère bêtement, mais je sais qu’on y reviendra et j’ai hâte de voir le catalogue dont tu as parlé. C’est ça, tu en as parlé Alexia ?
[00:33:36.240] – Alexia Abed
Oui.
[00:33:37.420] – Claire Luna
Bref, en quelques mots, c’est tout ce que j’attends d’une expo. J’ai rencontré une personne fascinante, Nathalie Magnan, dont j’ignorais totalement l’existence, mais avec elle, toute une toile de pensées et d’amitiés que l’on comprend vite. Elles ont tissé ensemble et continuent de tisser une toile qui se propage et à laquelle je m’accroche volontiers. C’était pour moi et c’est comme un ciel d’espoir qui s’est ouvert, comme un refuge mental dans cet état d’un monde qui se fachise sous les projecteurs, les caméras de la ville de Nice et les mitraillettes de sa police. Ici, il n’est jamais question de care dans les mots, mais le soin, il est partout. Il n’est pas un sujet, il est une méthodo. Le soin au sens de la rigueur dans la manipulation et la pensée des archives, comme tu disais, des t-shirts, des stickers, des oeuvres, des photos, des lettres, des émissions. Bref, on prend soin de tout et de toustes, on prend soin de la pensée que l’on manipule avec tact. Il y a du soin entre elles, Nathalie Magnan et ses alliées. J’y sens une exposition humaine avec beaucoup d’attention portée aux choses, aux idées et aux gens. Et comme rarement, je comprends l’enjeu du rôle de la curatrice ici et j’ai envie de la nommer, donc bien sûr encore, Mathilde Belouali. Vraiment, elle curate. Bref, quand j’ai compris que je voulais être curatrice, c’était vraiment des expositions comme ça que j’imaginais, que je voulais faire. Celles qui impliquait la rigueur dans les recherches, désilencier des courants de pensée, des événements ou des gens, réécrire nos histoires et réactualiser nos dits « savoirs ». Me voilà, en quelque sorte, réconciliée avec les expos. Ces derniers temps, je ne voyais plus l’intérêt de ces espaces où on accrochait des trucs les uns derrière les autres. J’y voyais que l’absurdité, surtout l’artificialité, la mort. Je suis désolée, mais c’est vraiment ça que je ressens. La force d’une exposition comme celle-là aujourd’hui en France, dans le monde, dans une ville comme Nice, dans une école d’art comme celle de la Villa Arson. Bref, la force d’une exposition comme celle-là, j’allais dire, n’est pas à démontrer. Bah si, en fait, finalement, je crois que si, parce qu’on l’a visitée hier, le jour des portes ouvertes, un samedi. Et honnêtement, il n’y avait pas beaucoup de monde. Après, je ne connais pas comment ça fonctionne ici véritablement, mais je voyais aussi le public traverser l’expo sans trop s’arrêter. Et à un moment, j’entends une étudiante qui dit à sa pote : « Je ne peux pas prendre de photo ici parce que papa, s’il voit le mot gay, il va me frapper ». [Camille pousse un cri de stupeur] Donc, la force de cette exposition est encore à démontrer et j’espère qu’elle va… C’était… c’était… c’était choquant oui. Voilà. Et moi, aujourd’hui, je suis encore… aujourd’hui, j’ai envie de dire, on l’a vue hier, mais je suis encore submergée comme dans l’état amoureux, en fait. Je viens parler beaucoup des formes, alors je voudrais parler du fond. Je sais que vous allez y revenir avec précision parce qu’on en a besoin. Et j’ai hâte qu’on aille dans le cœur de son travail et de sa vie.
[00:36:34.260] – Camille Bardin
J’allais dire, je vous préviens, je vais être dithyrambique, etc. Non, mais full d’accord avec ce que tu as dit, Claire. Je ne sais pas, cette exposition, elle m’a juste rendu complètement euphorique. Tout à l’heure, là, on a eu de la chance. On est vraiment très chanceuses parce qu’on dort à la Villa Arson pour visiter l’exposition. On a visité l’exposition hier et on a eu la possibilité d’y retourner avant d’enregistrer. Je n’avais pas du tout besoin de retourner voir cette exposition, mais juste, c’était un merveilleux prétexte pour la revoir. Vraiment, cette exposition est ouf et je l’attendais vraiment avec impatience parce que j’avais eu la chance d’interviewer Chloé Desmoineaux, qui est une des artistes présentes dans l’exposition, qui est ancien.ne étudiantx de Nathalie Magnan au Beaux-Arts de Bourges. Iel m’avait parlé globalement de ce que cette femme avait fait, etc. Je ne sais pas si tu l’as dit, mais que quand même, les gens, peut-être, peuvent la connaître parce que c’est la traductrice en français du Manifeste Cyborg.
[00:37:32.400] – Alexia Abed
Oui, je ne l’ai pas dit, mais c’est bien de le préciser.
[00:37:33.950] – Claire Luna
Ah oui, carrément.
[00:37:33.950] – Camille Bardin
Je trouve que ça permet aussi de la resituer et de se dire : « Oui, mais en fait, c’est un nom qu’on a tous et toutes déjà lu quelque part, mais sans réussir à l’identifier ». Donc Manifeste Cyborg, qui ne cesse d’être cité ces derniers temps dans l’art contemporain, qui est le manifeste signé par Donna Haraway, dont elle [Nathalie Magnan] était l’assistante aux États-Unis. En fait, vraiment cette exposition, définitivement, elle m’a rendu euphorique. J’avais envie de tout lire, de tout regarder, de tout photographier dans l’espoir de pouvoir garder un petit bout de celle-ci avec moi. J’envoyais en direct à ma copine les photos, les trucs, parce que j’avais envie aussi directement de la partager, de me dire : J’ai envie d’être avec plein de gens et que plein de gens la voient. Donc heureusement, elle sera aussi montrée à Béton Salon et aux Capucins à Embrun, donc ça, c’est vraiment une très, très bonne chose. C’est une exposition fleuve que j’ai traversée en me disant qu’on me donnait accès à un trésor d’archives, de références, une mémoire de nos luttes et de notre histoire qu’il faut chérir, mais aussi préserver et diffusé. Magnanrama, c’est vraiment une exposition qui dresse le portrait d’une activiste, d’une chercheuse, d’une artiste, mais qui, comme on nous le dit dans le texte de l’exposition, ce n’est pas seulement un femmage, c’est une biographie qui reste ouverte sur le présent. Et ce qui m’a d’abord beaucoup plu, c’est que c’est une exposition qui évite l’écueil, je trouve, de la réification, de l’idolâtrie, notamment en faisant la part belle à une nouvelle génération d’artistes qui portent à leur tour les combats de Nathalie Magnan. Je le disais, il y a Chloé Desmoineaux que je viens de citer, dont je suis vraiment fan du boulot, qui est un.e artiste qui détourne les jeux vidéo et réfléchit à des manières alternatives de concevoir l’interaction écran/manette et perturbe in fine les systèmes pour les émanciper des cadres auxquels on les a initialement programmés. Ici, Chloé Desmoineaux iel propose une installation co-créée avec Bobby Brim et Ada LaNerd, qui permet une dissémination d’archives cyber féministes au-delà de l’exposition par le moyen d’une étiqueteuse qui imprime des petits stickers. Mais il y a aussi un micro ordinateur devenu studio radio pirate, qui permet d’écouter des archives, mais aussi d’ajouter les nôtres. Donc finalement, je trouvais que cette œuvre, elle était aussi assez caractéristique de l’exposition, parce que c’est une exposition qui n’est pas figée non plus, qui montre pas simplement une photographie des luttes passées, mais qui invite aussi à la poursuite de celle-ci. Il y a aussi le travail de Cindy Coutant, qui est tout aussi brillante et qui propose ici une installation pour laquelle elle reprend la figure des grimlins, qui avant, je ne le savais pas du tout, mais en fait, avant d’être des créatures pop comme on les identifie aujourd’hui, en fait, c’était des personnages folkloriques accusés des dysfonctionnements des machines. Et dans le cartel, on nous dit aussi que les grimlins sont mentionnés dès les années 30. Et dans cette installation, il y a des moteurs, des lasers, des hologrammes, il y a des nappes de silicone noir qui suggèrent un ultime bug, comme s’ils avaient enfin réussi à enrayer cette machine infernale. Et on nous dit d’ailleurs que Cindy Coutant fait de ses créatures des parties prenantes d’un communisme non-humain. En fait, je ne sais pas, tous ces mots-clés, moi, ça me rend complètement euphorique. Encore une fois, je vous le dis, je ne sais pas si j’ai envie de pleurer, de rire aux éclats, de machin, mais je suis juste trop contente de cette exposition. Mais je vais peut-être, Luce, te laisser en parler davantage.
[00:41:01.040] – Luce Giorgi
Oui, c’est une exposition qu’on peut qualifier d’intelligente, je pense. Elle est intelligente aussi à plusieurs endroits. Je trouve qu’il y a une corrélation entre le fond et la forme qui, moi, m’a beaucoup parlé, notamment au niveau de la scénographie et de la composition ou du montage de cette exposition, qui est d’une certaine manière chronologique, mais qui, en même temps, évite certains écueils de la chronologie. Je trouve qu’en fait, quand je dis qu’il y a ce lien entre le fond et la forme, il est aussi présent, c’est un lien qui est présent par rapport au travail de Nathalie Magnan elle-même. C’est-à-dire qu’en effet, on a cité, elle est traductrice, elle a été enseignante, elle a été militante, etc. Mais elle a été aussi réalisatrice. Et je trouve que… Moi, j’ai été très euphorique en regardant ces films à elle.
[00:42:00.120] – Luce Giorgi
Ouais, Lesborama.
[00:42:02.650] – Luce Giorgi
Lesborama, mais également, Il n’y a pas de fumée sans feu, et en plus c’est vrai !, qui est un film assez génial, enfin un court métrage assez génial, produit par Canal+ en 96 sur les fake news. Et elle a un travail de montage qui est extraordinaire, vraiment. Il y a une narrativité dans ses montages qui, moi, m’a mise, là aussi, beaucoup en joie, pour reprendre votre expression. C’est vrai que c’est très beau et ça devient rare aussi d’être aussi enjouée en voyant ça. Après, moi, j’ai une forte appétence pour tout ce qui est de l’ordre de l’art documentaire et des stratégies un petit peu de déstabilisation du réel, telles que Nathalie Magnan le fait. Donc, j’en étais encore plus heureuse. Et ce que je trouve très intéressant, en effet, dans cette pratique documentaire qu’a l’exposition elle-même, c’est qu’il y a cette volonté de retracer les luttes passées, mais pas que. Il y a aussi, évidemment, penser les impensés, des luttes LGBTQIA+, il y a aussi sortir de l’invisibilité cette figure qui est une figure emblématique qui, j’espère, va le devenir désormais d’autant plus. Et pour appuyer ce propos, je voulais citer Aline Caillet, qui est aussi une des théoriciennes, une des plus grandes théoriciennes, selon moi, de l’art documentaire aujourd’hui, qui insiste en disant : « Faire de l’histoire, c’est certes l’étudier, mais pour mieux laisser une place au présent et donner une chance au futur ». Et comme tu le disais tout à l’heure, Claire, aujourd’hui, le futur, il est très obscur pour nous. On a ce nuage du fascisme qui arrive de plus en plus. Et cette exposition, elle laisse une place au présent, mais elle laisse aussi une chance pour le futur. Moi, j’aimerais m’accrocher à cette idée parce que c’est, pour moi, important de penser que cette exposition, elle va continuer à voyager, qu’il va y avoir encore d’autres personnes qui vont s’emparer des travaux de Nathalie Magnan, qu’il y a d’autres artistes qui vont continuer à créer des œuvres en pensant à elle et que d’autres spectateurices, qui soient du champ de l’art ou pas, qui soient de la communauté ou pas, puissent aussi s’emparer de ces histoires-là et essayer de faire de ce monde quelque chose d’un peu meilleur.
[00:44:44.980] – Camille Bardin
Alexia ?
[00:44:46.780] – Alexia Abed
Et par rapport à ce monde désirable dont tu parlais, Luce, justement, je pense que l’exposition, en plus des œuvres qui sont hyper fortes et des archives qui sont prenantes… D’ailleurs, je tiens à rappeler… enfin, je tiens à préciser qu’il y en vraiment partout. Et c’est pour ça que ça va être difficile pour nous aujourd’hui de vraiment vous restituer ce qu’on ressent.
[00:45:07.770] – Camille Bardin
Vous allez être obligé.es d’y aller.
[00:45:09.180] – Alexia Abed
Voilà, vous allez vraiment être obligé.es d’y aller. Mais peut-être que pour vous donner envie d’y aller, justement, il faudrait peut-être parler vraiment de la scénographie. Et donc, effectivement, ça déborde, ça pollue notre regard. Il y a plein de trucs qui bougent, il y en a qui bougent pas. On peut même faire de la bicyclette dans l’exposition. Zéro blague. Et ça peut être aussi parfois un peu déstabilisant. Et c’est dans cette… ce manque de stabilité, justement, qu’on a plein d’idées nouvelles qui nous viennent, plein de nouvelles compréhensions de la réalité, de ce qui s’est passé avant. Et aussi, on peut faire plein d’échos à ce qui se passe maintenant, à l’actualité qui est absolument horrible. Et en même temps, il y a cette question-là de l’espoir et cette générosité incarnée est je crois la traduction d’une astuce brillante de la part de Mathilde Belouali et de Cécile Bouffard quand il s’agit de la scénographie. En fait, quoi de mieux pour raconter la vie d’une cyber-féministe que de recréer, à taille humaine et en volume, une navigation sur le Web. Pour moi, chaque moquette, mobilier corpo, chaque petite affiche au mur devient une page Internet qui s’ouvre, se ferme, on a des spams. Bon voilà. D’ailleurs, pour filer un peu plus l’analogie, à l’entrée de l’exposition, on a une énorme mind map intitulée « Cartographie subjective et momentanée de Nathalie Magnan ». Et pour moi, c’est vraiment le plan de l’exposition qui est un site internet structuré en arbonescence [sic] pardon, structuré en arborescences successives. On ouvre un lien, on tombe sur une photo. Ok, moi, je le ferme, je vais un peu en arrière, on revient, on arrive au menu principal, on regarde ailleurs, on tombe sur un film, on regarde, ça nous saoule, on va ailleurs, etc. On va piocher ça et là des choses dans un livre. Parfois, on clique, parfois, on s’y penche longuement, d’autres fois, on lit en diagonale. Bref, les salles se succèdent en tourbillon vers le bas et dans le deep, et là, Camille, tu l’avais assez bien décrit, on se retrouve nez-à-nez avec des petits monstres bizarres dans le sous-sol. Et selon moi, l’exposition s’en retrouve encore plus riche parce que là, elle n’est pas une injonction à tout saisir ni à tout comprendre.
[00:47:06.400] – Camille Bardin
Complètement. Claire ?
[00:47:08.140] – Claire Luna
Oui, Alexia, tu dis que la scéno déborde et c’est marrant parce que moi, je n’ai pas senti ça, sinon j’aurais été complètement asphyxiée, me connaissant. Je trouve que ça respire, qu’il y a des vides, qu’il y a des espaces entiers pour une seule photo, pour un sticker, et tout, j’adore. Je ne trouve pas que ça déborde. Je crois que je n’aurais pas lu sinon. Et ce que je ressens beaucoup, c’est une sorte de… Je ne sais pas si vous vous souvenez, il y a ce truc, il y a une sorte de comme de pluralité des voix et une contagion. C’est-à-dire que dans les extraits de films de Nathalie Magnon, que j’ai pu voir, comme tu disais, c’est comme des collages et ils disent cette approche kaléidoscopique qu’elle a du monde, les voix multiples qui le et la composent. Il y a cette attention très forte aux différents et aux différences. Je trouve qu’il y a cette conscience du pluriel qui est contagieuse, sa conscience du pluriel si singulière. En fait, les voix, elles constellent, elles résonnent et elles infusent au sens propre comme au sens figuré dans l’expo. C’est-à-dire qu’à l’image de ces voix qui nous traversent dans l’espace, dans tout l’espace, c’est surtout d’ailleurs les voix des vidéos, des films. Il y a une petite radio qui se balade et on peut lire « Déplacez-moi ».
[00:48:16.883] – Camille Bardin
[inaudible]
[00:48:17.360] – Claire Luna
Comment ?
[00:48:17.730] – Camille Bardin
C’est Chloé Desmoineaux, ça aussi.
[00:48:19.500] – Claire Luna
Ah oui voilà. Cette petite radio qui se balade où on peut lire : « Déplacez-moi, effet contagieux ». Bref, à l’image de ces voix qui nous traversent dans tout l’espace, c’est le pluriel vraiment de cette singularité qu’incarne Nathalie Magnan, que l’on ressent. En tout cas, moi, c’est ce que j’ai ressenti. Et en parlant de pluralité, montages, ces voix qu’on entend vraiment par lesquelles on est traversé, j’ai envie juste de m’arrêter sur quelques pièces. Il y en a une qui m’a beaucoup marquée, qui s’intitule : « Avez-vous vu la guerre ? » C’est une vidéo de 38 minutes. Ça me fait bizarre de dire vidéo. J’ai l’impression que ces travaux sont des films.
[00:48:55.560] – Camille Bardin
Mais c’est des films, c’est des moyen-métrages.
[00:48:56.920] – Claire Luna
Oui mais c’est écrit « vidéos » dans le cartel, mais bref, c’est toujours un film collage. Il a été fait en 91 et il est produit par le collectif Canal déchaîné. C’est un film sur la Première Guerre du Golfe et comment elle marque un tournant dans le traitement des conflits par les médias étasuniens et occidentaux. Ce film a vraiment marqué, c’est-à-dire que la position politique de Nathalie Magnan, elle est dans le choix et le montage très précis des extraits, des infos télévisées sur TF1, des morceaux de reportages et qui sont mis en résonance avec l’interview, notamment d’une journaliste qui dénonce sans crainte les simulacres, soit des reportages que l’on passe aux infos qui sont montés de toutes pièces. On y retrouve intercalé la voix de personnalité comme Guattari, mais ce film c’est… pareil, cette vidéo, il faut la voir. Elle raconte ce qui nous raconte aujourd’hui aussi. Bref, il y a un truc que j’ai appelé bouche à bouche sur le PMA, ou en fait… la PMA, pardon. Il y a un film sur la PMA où il y a une femme qui, après l’autre, se donne la parole pour témoigner des conditions de gestion de cette qui se pratique essentiellement, voire exclusivement masculine dans les années 70-80, et leur traitement honteux qui se profile comme ça de bouche en bouche. Et honnêtement, ça m’émeut encore. J’entends ma mère qui me raconte les traitements qu’elle a pu subir par ces hommes médecins ou pour l’accouchement ou l’avortement, et ces hommes qui n’entendent rien et qui, je suis désolée, qui torture tout simplement. Et puis, il y a ce film « The Gringo in Manana Land. A Musical » c’est une vidéo de 94. Et en fait, traduit, ça fait « Les gringos au pays de demain ». Les gringos, c’est [la manière dont] les latino-américain.es appellent les étatsunien.nes, les gringos, ou tout étranger. Ce film est réalisé par DeeDee Halleck et coscénarisé et co-monté par Nathalie Magnan, donc Nathalie, qui est aussi monteuse. Et c’est un montage d’images d’archives de films de la première moitié du XXᵉ siècle, sur comment les États-Unis ont fabriqué leurs représentations des Amériques latines. Et on y retrouve une imbrication, encore une fois, toujours ce travail sur le montage de films de Hollywood, de films militaires, institutionnels ou publicitaires, et entre tous, comment ils composent des stéréotypes racistes et des imaginaires exotisants. Une appropriation qui est comme ça projetée et leur dévolu jeté sur ces terres et leurs habitants… habitants/habitantes, pardon. Et puis, j’ai envie de finir là-dessus. En fait, je n’ai pas envie de finir, j’ai envie de continuer, mais on a dit qu’il fallait finir. [elles rient] Je vais finir avec des phrases pourries, genre bandeaux, vous savez qu’on peut lire sur les bandeaux des bouquins ?
[00:51:27.400] – Camille Bardin
Ah oui.
[00:51:27.940] – Claire Luna
Et là, j’ai des trucs comme ça, pourris, donc ça ne l’honore pas du tout. Mais en fait, moi, je ne sais pas comment faire autrement. Je me suis dit genre : « L’exposition Magnanrama marque déjà l’histoire ». [elles rient]
[00:51:38.720] – Camille Bardin
C’est vrai.
[00:51:39.640] – Alexia Abed
Mais oui c’est vrai !
[00:51:39.640] – Claire Luna
Voilà, l’exposition Magnanrama marque déjà l’histoire. Ou alors : « Dans Magnanrama, je n’ai pas fait une rencontre, j’en ai fait plusieurs ». [elles rient]
[00:51:46.190] – Camille Bardin
J’adore.
[00:51:47.860] – Claire Luna
Ou alors, et là, je crois que c’est la dernière… En fait, je reformule : « Magnanrama raconte un héritage loin des poussières ou de la naphtaline de l’hommage ».
[00:51:58.420] – Camille Bardin
Grave. Mais oui.
[00:51:59.600] – Claire Luna
Et puis, il pourrait y en avoir plein d’autres. Mais en fait, c’est du vivant, du vivant et encore du vivant, mais vraiment du vivant, pour une pensée de la résistance à partager, à prolonger. Et je prierai pour qu’elle se propage comme les virus, mais les bons. Donc, vive le hacking, vive l’infiltration. Et puis, vite fait, je remercie toute l’équipe de l’expo et toutes les personnes sur place, médiateurices, accueil, iels sont trop cool en fait.
[00:52:23.661] – Camille Bardin
Oui, tout le monde est trop cool.
[00:52:23.760] – Claire Luna
Je ne sais pas, on est dans… je ne sais pas, si Magnanrama… Je ne sais pas. Et un grand merci aussi à Marie-Ann Yemsi, que je ne connais pas, la directrice du Centre d’art depuis un peu plus de deux ans pour cette programmation du Centre et qui est, comme tu disais tout à l’heure, Alexia curatrice de l’expo d’à côté, de l’install solo, la Mechanicals Kurds de Hito Steyerl, et qui est un film sur le microtravail lié à l’IA dans un camp du Kurdistan qui est aussi beau qu’impactant, avec un texte cu[ratorial] qui m’a semblé juste et si complet comme rarement. Donc, je repars…
[00:52:53.260] – Camille Bardin
Mais complètement, parce que j’ai aussi envie de dire que c’est une exposition qui est nécessaire aujourd’hui. Je pense que c’est pour ça qu’on est tout aussi euphorique, c’est que quand on sait aujourd’hui que l’extrême droite gagne du terrain partout et se saisit en premier lieu d’outils comme Internet pour diffuser leur idéologie, Magnanrama, c’est une exposition qui crée des possibles qui, je l’espère, va semer des graines dans l’esprit des personnes mises en minorité qui se sentiront davantage légitime aussi à saisir d’outils qu’on a tenté de nous confisquer. Et Nathalie Magnan, c’est une femme dont le parcours motive une mise en mouvement. C’est aussi ce que cette exposition montre, elle porte toujours ce qu’elle a réussi à semer. Et elle présente des artistes qui ont repris son flambeau. Elle montre toutes ces comètes qui circulent encore aujourd’hui. Et je pense que c’est ça aussi, cette volonté de s’agglomérer et de faire davantage de comètes autour d’elle. C’est aussi une exposition qui est chargée, qui porte une certaine nostalgie des luttes gays et lesbiennes des années 90 et 2000, mais qui nous projette aussi vers l’avenir, notamment avec tous ces boulots des artistes contemporains et contemporaines qui sont convoqué.es ici. Ce qu’a fait Mathilde Belouali, ici, c’est montrer vraiment cette constellation d’artistes et c’est présenter une figure qui est plus inspirante qu’écrasante, je crois. Et c’est pour ça que je pense qu’on est aussi heureuses d’avoir pu la découvrir. Et bonne nouvelle aussi, et après, j’arrête. Bonne nouvelle, tu citais tous ces films-là et on me dit dans l’oreillette que certains, il me semble, sont disponibles sur Internet, sur archive.org, il me semble. Donc, regardez. Mais pour celles et ceux qui n’habitent ni à Embrun, ni à Paris, ni à Nice et qui ne pourront pas se déplacer, vous avez peut-être la possibilité de gratter par là. Luce ?
[00:54:48.500] – Luce Giorgi
Oui, pour revenir un peu sur cet écueil potentiel des expositions d’archives, c’est vrai qu’il y a toujours une peur quand on rentre dans une exposition telle que celle-ci, avec cette peur de tomber un peu soit dans le journalisme, soit dans une vision historique un peu figée, soit d’aller justement dans quelque chose qui est avec un horizon soi-disant d’objectivité. Et je trouve que là, ça a totalement déjoué ces idées-là, non seulement avec cette scénographie qui est quand même assez ambitieuse et assez immersive. Et puis cette incarnation qui est aussi liée au fait que la curatrice Mathilde Belouali a réussi à en faire un matériau qui est peuplé, on va dire, d’agentivité et qui fait que donc, le matériau n’est plus quelque chose d’inerte ou qui réfère seulement à quelque chose de passé ou qui serait seulement la trace d’un « ça a été », un peu comme on le pense habituellement. Mais là, qui a une une action concrète sur le réel et qui peut d’ailleurs construire le réel. Et c’est ce qu’on voit par ailleurs avec la présence, comme vous l’avez très bien dit, de nombreux.ses jeunes artistes.
[00:56:13.300] – Camille Bardin
Alexia ?
[00:56:14.760] – Alexia Abed
Et complètement. Et pour aller dans ton sens, Luce, je pense que si l’exercice est si bien mené, justement, comme tu le disais, faire une exposition avec des archives, sur le principe, on se dit : « Purée, non, pas ça ». Et en fait, si ça fonctionne à cet endroit-là. Et c’est ce qui me frappe aussi dans l’exposition, c’est que Magnanrama et tout ce qui l’entoure, c’est aussi le réseau d’affinités théoriques, professionnelles et amicales d’une génération de travailleureuses de l’art queer et militant de Mathilde Belouali, en fait, et qui réussit brillamment a cartographié son propre monde à travers cette exposition archivistique. Et ça commence de base par les deux proches de la commissaire, l’artiste Cécile Bouffard, qu’on n’a fait que citer, mais aussi la graphiste Clara Pasteau, qui a mis en forme le dossier de l’exposition. Je voulais quand même m’arrêter deux secondes sur ce dossier-là, parce qu’il poursuit aussi l’exposition et on n’y retrouve pas de plan de salle ni rien, on y retrouve les textes. Cet objet, qui est digne d’un fanzine, traduit la richesse scientifique et intime du projet. En dernière page, on y découvre le colophon, la biographie des artistes et des collectifs exposé.es. Et on comprend du coup leurs liens multiples avec encore d’autres associations, encore d’autres structures, encore d’autres penseureuses. Et tout cela nourrit davantage ce réseau. À cela s’ajoutent évidemment, comme vous l’avez très justement dit, les œuvres, les archives, piochées aussi dans des collections privées. Par exemple, on a un t-shirt de Paul-Emmanuel Odin, qui est lui-même le directeur du Centre d’art, La compagnie, à Marseille et qui dessine encore de nouvelles ramifications. Et en guise d’exemple, le premier cartel de l’exposition, c’est un mur de remerciements qui compte pas moins de 86 noms. Je les ai comptés hier soir tard, mais à peu près. Rappelant, s’il faut encore le dire, que les expositions, tout comme nos carrières, tout comme nos luttes ne se construisent jamais seules. Et du coup, le catalogue, les sources, les cartels, la scéno, la future publication, les structures qui présenteront les nouvelles versions de l’exposition et j’oublie sûrement des trucs, précisent davantage cet écosystème et donnent bel et bien à voir ce que la commissaire appelle « une biographie collective et ouverte sur le présent ». Du coup, je salue le travail chirurgical accompli ici parce que c’est vraiment intelligent de rejouer dans ses méthodologies-mêmes les sujets abordés. Nathalie Magnan a, je cite : « Toujours privilégier le travail en collectif avec des méthodologies féministes et rhizomatiques ». En fait, c’est exactement à cet endroit que s’inscrivent toutes les personnes qui ont travaillé sur cette exposition ou qui travailleront sur les versions à venir. Bref, il est du coup nécessaire et inspirant à l’heure du capitalisme patriarcal fasciste, qu’on se rappelle bien qu’on n’est pas les seul.es dans la lutte et qu’à elleux s’opposera toujours le nous.
[00:58:59.160] – Camille Bardin
Voilà. Magnanrama : Portraits, réseaux et actualités de Nathalie Magnan. C’est donc à retrouver jusqu’au 31 mai prochain au Centre d’art de la Villa Arson à Nice. Mais vous pourrez aussi revoir cette exposition du 26 juin au 23 août prochain aux Capucins à Embrun et à partir du 25 septembre 2026 à Bétonsalon à Paris. Merci à toutes les trois pour vos interventions. Merci à toutes et à tous de nous avoir écoutées. On remercie également toute l’équipe de Projets sans qui ce podcast ne serait pas. Il y a Marc Beyney-Sonier, Gelya Moreau, Martin Hernandez, Lucie Dumoulin mais aussi Cosima Dellac, qui retranscrit pour nous les épisodes. On espère que cet épisode vous a plu. On vous dit au mois prochain, mais d’ici là, prenez soin de vous et on vous embrasse. Merci.
[00:59:45.020] – Luce Giorgi
Ciao.
[00:59:45.560] – Claire Luna
Bye bye.
[00:59:46.480] – Alexia Abed
Salut.