
IN THE MAKING
↘ Entretien avec Yosra Mojtahedi
Par Jeanne Turpault
Lors de cet entretien mené dans son atelier à la Cité internationale des arts, l’artiste Yosra Mojtahedi revient sur la notion d’incarnation, au cœur de sa pratique, et présente ses recherches récentes sur les « robots-organes », des sculptures à la croisée de l’art et de la soft robotics.
Jeanne Turpault :
Dès l’entrée dans l’atelier, on ressent une atmosphère chargée d’énergies. Les dessins, sculptures, plantes, tissus, odeurs d’encens et de thé composent un environnement sensible et hospitalier. Que représente l’atelier pour toi ?
Yosra Mojtahedi :
Le mot atelier m’évoque depuis longtemps Aramgah (آرامگاه), un mot persan qui désigne à la fois un lieu de repos et un tombeau — un espace où l’on meurt pour renaître, selon un cycle sacré. C’est dans ce passage du corps à l’esprit, d’un état à un autre, que quelque chose peut s’incarner : une sensation, une âme.
Enfant déjà, j’étais habitée par cette quête sacrée de l’incarnation. Dans la société religieuse iranienne au sein de laquelle j’ai évolué, la divinité qu’on m’enseignait entrait en conflit avec ce que je ressentais. Elle n’était pas promesse d’ouverture ou de liberté, mais une présence sombre qui m’effrayait. Très tôt, j’ai voulu inventer une autre forme de sacré où livrer mes songes et mes secrets. Pour l’accueillir, j’ai créé un espace intime, protégé : un tapis d’un mètre carré, délimité par des murs et des frontières invisibles que je traçais à l’intérieur de moi et dont l’accès aux autres était interdit.

Jeanne Turpault :
L’atelier est-il le prolongement de ce tapis d’enfance : un espace à soi, libre d’invention ?
Yosra Mojtahedi :
Je crois que oui. L’atelier est peu à peu devenu cet espace où je peux manifester quelque chose de mon histoire qui résiste — tenter de faire passer ce nœud dans la matière, pour le ressentir et peut-être le sublimer.
Jeanne Turpault :
Tu évoques tes jeunes années. Dans quel contexte culturel as-tu grandi ?
Yosra Mojtahedi :
Je suis née à Téhéran, d’un père kurde à la spiritualité soufie, et d’une mère perse, profondément ancrée dans le terrestre. Ces deux héritages cohabitent en moi. Formée à la peinture avec un parcours académique, j’ai pratiqué ce médium pendant plus de dix ans, avant de quitter l’Iran en 2014. J’avais alors atteint un point de non retour où je ne pouvais plus habiter ce territoire marqué par la censure et le poids d’une société patriarcale et religieuse. En arrivant en France, je cherchais, sans en avoir conscience, un espace de liberté.
Quand je vivais en Iran, je représentais essentiellement le corps féminin en peinture. Au fur et à mesure que je le peignais, je le recouvrais de couches de matière, jusqu’à ce que mes toiles deviennent entièrement noires. A mon arrivée à Paris, j’ai continué à peindre, mais quelque chose s’est déplacé dans la perception de mon travail. J’ai compris que, depuis ce petit tapis de mon enfance, je m’étais toujours auto-censurée. J’avais le sentiment de peindre librement, et pourtant ce noir recouvrait systématiquement les figures, ne laissant visibles que quelques fragments de chair, de fleurs, de pierres. C’est à ce moment-là que j’ai arrêté la peinture pour le dessin.

Jeanne Turpault :
Ce passage de la peinture au dessin, puis à la sculpture, correspond au moment où tu t’es autorisée à représenter autrement. Le noir demeure, mais il n’est plus censure : il laisse apparaître en négatif des figures incarnées, lumineuses. La chair, sensuelle, affleure dans le modelage, les volumes, les brillances, les aspérités des corps que tu façonnes (Érosarbénus, Vitamorphose, Sexus Fleurus…).
Yosra Mojtahedi :
Oui, c’est toute la complexité de la couleur noire. Malgré son apparente obscurité, elle permet à la lumière d’exister. Sous ce noir qui enveloppe tout, il y a un monde caché, invisible. En transformant notre manière de regarder on peut apprendre à voir à travers. Aujourd’hui, je crée des espaces volontairement obscurs et peu éclairés au sein desquels mes sculptures « corps-machines » (Érosarbénus) sont des présences à révéler. Lorsque les visiteurs pénètrent cet environnement sombre, ils ralentissent instinctivement. Leur rythme change. Une autre forme d’attention émerge. C’est pourquoi je considère le noir comme une matière dotée de propriétés avec laquelle interagir.
Jeanne Turpault :
Quels sont tes processus de création ? Comment fais-tu dialoguer ton travail de croquis, dessins et sculptures ?
Yosra Mojtahedi :
Je passe d’abord par une phase d’expérimentation où je dessine ce qui m’entoure : des plantes, animaux, minéraux, fossiles. Des éléments venus de la nature et du cosmos : cailloux, météorites lunaires, objets aux anatomies étranges.
Je dessine, et par des jeux inconscients sur la page blanche, tout se met à fusionner. Il y a aussi le désir d’insuffler une âme — comme dans la religion, lorsque Dieu insuffle la vie dans l’argile. C’est alors que je m’interroge : que se passerait-il si le trait du dessin se prolongeait dans l’espace réel ? Quel serait son volume, son souffle, sa rythmique ?
Jeanne Turpault :
On pourrait parler, ici, d’une poussée du dessin. Les traits semblent s’échapper des figures, du cadre de la feuille, pour se matérialiser dans l’espace. On perçoit une vitesse, un mouvement vers l’extérieur.
D’ailleurs, en ce moment tu travailles avec des scientifiques sur la réalisation de sculptures qui reproduisent des organes vivants, faits de chair, de peau et de pulsation. Avec L’Érosarbénus, Binary Organ et Sexus Fleurus, tu pousses le principe d’incarnation à son paroxysme, en donnant une autonomie à l’œuvre qui s’anime sous nos yeux. Comment a démarré ce dialogue avec la science ?

Yosra Mojtahedi :
Mon entrée au Fresnoy en 2018 a marqué un tournant : elle a permis d’ouvrir une nouvelle voie dans mon travail, celle d’animer mes sculptures grâce aux possibilités offertes par les technologies contemporaines. C’est à cette période que j’ai rencontré le laboratoire Defrost (INRIA), spécialisé dans la robotique déformable dans le domaine médical. Cette branche, aussi appelée soft robotics, s’inspire des formes et fonctions du vivant pour imaginer des machines souples, évolutives, capables de se plier, de respirer, de se transformer.
Leur approche, fondée sur la bio-inspiration, m’est apparue dès le départ comme un geste artistique — un geste sculptural. Une manière nouvelle de penser la naissance, la métamorphose, l’existence. J’ai eu envie de m’approprier ce savoir-faire pour poser une question : la sculpture, au sens classique, figée, académique, pourrait-elle s’arracher à sa fixité et inventer un autre mode d’existence ? Un corps mouvant, vulnérable ?
Lorsque j’apporte mes formes en argile dans le laboratoire, je demande : comment leur donner vie ? Avec leurs logiciels, les chercheur·euses modélisent des cavités internes, conçoivent des mécanismes souples, envisagent les mouvements que j’imagine. Leur recherche donne forme à mes intuitions. C’est une opération de traduction — de la vision vers la matière, du rêve vers le sensible.
C’est après L’Érosarbénus, qui a reçu le Prix Révélation Art numérique – ADAGP en 2020 au Fresnoy, que j’ai eu envie de franchir une nouvelle étape : créer un organe en soft robotics, doté d’une dimension interactive. Je voulais que l’œuvre soit sensible au toucher, qu’elle s’active par des mouvements évolutifs. Ce désir a trouvé un écho dans la recherche de Stefan Escaida Navarro, un chercheur spécialisé en robotique souple et en interaction homme-machine. Ensemble, nous avons conçu un robot-organe (Sexus Fleurus) : une sculpture capable de réagir aux gestes, de devenir un corps en relation.
Jeanne Turpault :
Les scientifiques ont, eux aussi, un rapport à la formalisation de la matière — en transformant les données en objets. Il arrive aussi que la recherche se pose en termes esthétiques. Cette expérience a-t-elle permis l’invention de techniques ?
Yosra Mojtahedi :
Du côté de la science, cette collaboration a effectivement engendré la fabrication de nouveaux dispositifs, car pour répondre à mes intentions — qui relèvent d’un imaginaire organique et émotionnel — Stefan Escaida Navarro a dû sortir de ses cadres habituels. Développer des formes et des comportements robotiques qui ne soient pas seulement fonctionnels, mais sensoriels, affectifs.
Par exemple, avec mon dernier projet en cours de conception, Binary Organ, je cherche à fabriquer un organe-robot directement inspiré du fonctionnement du cœur. Il ne s’agit pas d’une simple imitation mécanique, mais d’une forme vivante et sensible, traversée par un souffle. Ce projet expérimental demande de poursuivre les recherches déjà engagées, de développer d’autres procédés techniques.

Jeanne Turpault :
Comment fonctionne cet organisme ?
Yosra Mojtahedi :
Le mécanisme de ce cœur repose sur un système de robotique molle, développé en collaboration avec Christian Duriez et son laboratoire DEFROST–INRIA, dans le cadre du programme PEPR O2R (Robotique Organique).
Dans cette nouvelle pièce, certaines cavités reçoivent de l’air, d’autres sont alimentées en liquide — en sang. Nous sommes parti.es sur l’idée d’un cœur artificiel, avec le même principe de pompage : les muscles poussent le liquide vers l’extérieur. Les cavités, les parois, les lèvres se remplissent d’air et se contractent pour faire circuler le sang, sans moteur. Quand la pression se relâche, le liquide revient, comme dans un vrai cœur.
L’idée est née d’une expression persane : quand on est loin de Amour, ou de l’être aimé, le cœur se serre ; quand on le retrouve, il s’ouvre.
Jeanne Turpault :
Il y a donc une portée allégorique à ce cœur…
Yosra Mojtahedi :
Pour réaliser cette œuvre, un appel au don de sang — réel et symbolique — va être lancé. La majeure partie du sang récolté sera remise aux services médicaux compétents avec lesquels je mènerai cette démarche, tandis qu’une goutte, prélevée sur chaque donateur·rice, nourrira l’œuvre-organe d’un sang commun, vivant et métissé.
Par ce geste entre art et soin, je veux interroger nos liens et les frontières politiques dont nous faisons l’épreuve, dans une quête de transformation partagée et poétique. Cette collaboration s’inscrit dans une recherche transdisciplinaire portée par une utopie transmutante : celle d’une humanité unifiée, fondée sur l’amour, la solidarité et la coappartenance.
Viens, répandons la rose sur le seuil du monde,
et dans la coupe, versons l’ivresse céleste.
Fendons la voûte du ciel comme un voile,
et tissons, dans la lumière, un dessein d’infini*.
*Poème extrait du Divân (ou Dīwān) de Hâfez