Les anges conduisent des voitures maintenant – Endcore sentimental – madironjinich
Dans Modernity Garden, curatée par Hela Djobbi et présentée au 32Bis à Tunis, Liên Hoàng-Xuân semble partir d’un monde fait de collisions permanentes : des cultures qui se percutent, des images qui se déplacent sans cesse, des références qui survivent à travers des fragments affectifs. Installée dans l’ancien siège de Philips, le 32Bis apparaît lui aussi comme une sorte de ruine numérique.
On a l’impression d’être les enfants de car crashs culturels successifs, de vivre au milieu de flux qui nous traversent et nous déplacent constamment. Une chanson de Cheba Warda peut coexister avec une esthétique qui rappelle Fear Oil, des silhouettes anonymes perdues dans des interfaces numériques, des voitures qui deviennent des anges ou des anges qui se transforment en voitures. Même le titre d’une œuvre comme “South of No North” dit quelque chose de ce déplacement permanent : une manière de traverser les géographies plutôt que de s’y fixer.

Chez Liên Hoàng-Xuân, il y a presque une volonté d’embrasser les débris laissés par les vitesses contemporaines, car crashes culturels, glitchs visuels, fragments de récits, tout en rejetant les grandes structures dominantes, les récits impériaux ou les catégories fixes qui cherchent encore à organiser le monde de manière “stable”.
Embrace les débris d’anges laissés après “l’accident”, reject empire. Et c’est précisément ce qui rend l’exposition aussi actuelle.
On a souvent l’habitude de lire les artistes diasporiques à travers la question de l’identité, du manque ou de la mémoire. Mais ici, le sujet est ailleurs. Liên Hoàng-Xuân travaille moins sur ce qui a disparu que sur ce qui reste. Ce qui survit malgré la saturation des images, malgré Internet, malgré les guerres et les ruines.
Ses œuvres donnent parfois l’impression d’être composées de “tabs” émotionnels jamais refermés.

Il y a quelque chose de profondément post-internet dans cette manière de faire coexister des références très éloignées sans chercher à les hiérarchiser. Les cultures diasporiques rencontrent les esthétiques de jeux vidéo, le drift culture, les imaginaires complotistes, les interfaces digitales, les récits mystiques. Non pas comme un collage ironique, mais comme une manière très réaliste de représenter nos cerveaux contemporains : saturés, perturbés, fragmentés, traversés par des flux permanents.
Et au milieu de cette saturation, ce qu’il reste, c’est l’affect. C’est probablement là que se situe le cœur du travail de Liên Hoàng-Xuân : dans cette tentative de préserver des charges émotionnelles à travers des images, des symboles ou des présences qui continuent de circuler. Cette attention aux affects traverse aussi sa collaboration avec SHATR Beirut Poetics (شطر(, fondé par les poétesses Sarah Huneidi, Theresa Sahyoun et Nadine Makarem. Liên Hoàng-Xuân met en image leurs poèmes sur l’amour, les relations intimes et les affects personnels, traversés eux aussi par le contexte de guerre au Liban et par des réalités politiques plus larges qui viennent contaminer les expériences les plus sensibles. Les textes apparaissent alors comme des fragments persistants, presque des traces émotionnelles laissées dans le flux numérique.

Chez Liên Hoàng-Xuân, les personnages ne sont jamais totalement fixes. Ils mutent, changent d’état, passent d’une forme à une autre. L’ange, qui passe d’une présence spirituelle à une présence mécanique, la mariée, elle aussi, semble suspendue dans un état transitoire. Quant au paon et surtout à son éventail, il devient une figure de l’ostentation et de l’opulence : une surface spectaculaire derrière laquelle viennent se cacher les identités virtuelles, les présences anonymes en @, les existences performées qui circulent sans jamais vraiment se révéler.

Ses figures flottent comme des avatars émotionnels. Elles apparaissent moins comme des individus que comme des présences digitales incomplètes, filtrées par les écrans, les transferts d’images et les couches d’interface. Il y a dans l’exposition tout un travail sur l’anonymat et sur la manière dont les corps deviennent progressivement des flux visuels, des traces, des surfaces de projection.
Mais ce qui est fort, c’est que cette disparition n’est jamais traitée de manière froide ou cynique.

Là où beaucoup d’œuvres post-internet adoptent une distance ironique, Liên Hoàng-Xuân reste dans quelque chose de profondément affectif. Même les références aux imaginaires de fin du monde ou aux récits complotistes ressemblent moins à des prises de position qu’à des symptômes émotionnels contemporains. Comme si ces images servaient avant tout à exprimer une fatigue collective, une anxiété diffuse, ou simplement le besoin de croire encore à certaines formes de présence.
Et c’est probablement là que Modernity Garden devient le plus touchant : l’exposition ne cherche jamais à sauver le passé. Elle cherche plutôt à observer les formes étranges que prennent les émotions lorsqu’elles continuent de survivre dans un monde devenu entièrement image.
Les œuvres de Liên Hoàng-Xuân ressemblent alors à des fantômes qui refusent de quitter le serveur.

