↘ « LUMA…CADABRA : la magie pour un monde commun ? »
par Félix Touzalin
À LUMA Arles, s’est tenu le second symposium Récits de superstition et de magie, conçu et organisé par Vassilis Oikonomopoulos, Flora Katz, Salma Mochtari et Martin Guinard. Pendant trois jours, conférences, performances et ateliers ont pris place dans la tour aux mille éclats, épicentre du pouvoir de l’art et de l’argent, et c’est peut-être là tout le paradoxe, pour y présenter la magie comme pratique de la vulnérabilité et du contre-pouvoir.

À travers un panel d’invités interdisciplinaires et internationaux, de la plasticienne Gaëlle Choisne (prix Marcel Duchamp 2024) à la curatrice et chercheuse Stephanie Seidel, présentant les installations magiques de Betye Saar¹, et jusqu’à l’analyse des peintures de Célestin Faustin² par l’historien Carlo A. Célius, le symposium mettait en lumière la magie comme un art de la faille. À la fois dans sa capacité à fendiller le réel quand ce dernier se révèle trop rigide, restrictif ou autoritaire. Mais aussi dans son désir d’occuper les creux, les vides ; de réparer, de penser, de rassembler ce qui a été distendu ou même rompu. En traversant les histoires culturelles queer de la côte ouest américaine et de l’Europe, en explorant les mouvements culturels afro-américains tels que le Black Arts Movement, ou encore en analysant la manière dont la perception occidentale du vaudou a façonné la réception des traditions artistiques haïtiennes, une constante s’impose : la magie colmate, remplit, fait des espaces vides entre les corps, humains et non humains, un territoire de joie et d’invention.

Mais de quelle magie parle-t-on, et en quoi rejoint-elle des pratiques artistiques ? L’une des premières interventions du symposium, une performance de Romain Noël, écrivain, et de Low Lov, artiste performeuse, se risquait à l’exercice délicat d’une définition. Entrée en matière aussi habile que périlleuse : car comment définir la magie quand celle-ci se nourrit précisément du flou, de l’ombre et du mystère ? Articulant texte poétique et chant, on pouvait y entendre : « il n’y a rien ici de mugissant », « elles (les magies) sont les cordes qui nous attachent aux choses ». La dimension non-autoritaire et égalitaire était ici centrale, décrivant la magie comme une « technologie relationnelle », où « abracadabra » se fait cri de ralliement.

À l’écoute de ce poème, on prit conscience que la magie ne se décrète pas ; que l’incantation ne suffit pas à la faire advenir. En effet, elle requiert des à-côtés du langage, des opérations et des matières qui la construisent. En ce sens, elle partage avec l’art la notion d’ambiance : ce par quoi « la magie prend » ou ne prend pas, cette alchimie par laquelle les choses deviennent agissantes et transforment les sujets. Comme le rappelait récemment la sociologue de la culture Eva Illouz : « Je ne sais pas si Dieu existe, mais ce que je sais, c’est que la croyance qu’en ont les humains a produit des effets très puissants et concrets sur le monde.»³. Alors quels sont au juste les effets de la magie sur le monde ? Et sont-ils comparables à ceux de l’art ou de Dieu ? Des interrogations auxquelles on supposait que le symposium se confronte ; elles furent toutefois contournées pour laisser place à une succession de témoignages, certes en lien avec la magie, mais trop rarement problématisés.

Car derrière le refrain : « La révolution sera magique ou ne sera pas »⁴, c’est l’attachement à une conception de la magie comme force politique qui interroge. L’envisager comme une puissance kaléidoscopique qui s’oppose à l’État unitaire et fixe nous permet de saisir le caractère nécessairement morcelé de tout contre-pouvoir. Et nous conduit aussi à nous demander si le pouvoir magique n’est finalement pas le seul qui subsiste quand on a été dépossédé de tout : des pouvoirs de l’argent, du partage et de la redistribution, élémentaires pour persister dans son être. Mais la magie n’est-elle pas, dès lors, le risque d’une consolation qui illusionne, au détriment d’une lutte effective pour le partage des pouvoirs ?

En outre, l’approche politique n’est pas sans poser la question du réel : c’est-à-dire de ce à partir de quoi se construit un monde commun. Que reste-t-il du réel quand la magie recouvre tout ? Comment s’accorder sur le monde lorsque les faits sont secondaires, voire invalides ? Or c’est précisément sur cette base commune que les autocrates contemporains prospèrent. Les mensonges de Donald Trump et de Vladimir Poutine relèvent d’une novlangue⁵ empoisonnée, qui érode les conditions de la vérité démocratique. La réduction du langage aux slogans, à des formules performatives fallacieuses, ne constitue-t-elle pas une version contemporaine de la formule magique ? Je ne parlerai pas pour autant de magie noire car le symposium a très justement rappelé que cette dichotomie entre magie blanche et magie noire prenait racines dans un imaginaire occidental colonial et misogyne qui classe et hiérarchise. Il n’en demeure pas moins que c’est bien la fonction des mots, qu’ils détruisent ou intensifient le réel, qui est en jeu ici.

À l’issu du symposium une conclusion se fait jour : l’imagination n’est jamais un problème en soi, elle le devient lorsqu’elle prétend dire, à elle seule, la vérité. Un pharmakon, donc, aussi dangereux qu’émancipateur pour produire le vivre ensemble. Car ce que la magie et l’art partagent de plus précieux, c’est ce qui, dans la fiction, préfère le pluriel à l’univoque.
Félix Touzalin, février 2026
¹Betye Saar est une artiste afro-américaine né en 1926 à Los Angeles
²Célestin Faustin est un peintre haïtien et un prêtre vaudou (1948-1981)
³Conférence « ECHO » du 19 septembre 2025, organisées par Cap Sciences, Eva Illouz présente son ouvrage Explosive modernité : malaise dans la vie intérieure aux éditions Gallimard.
⁴Texte extrait de la performance de Romain Noël et de Low Lov à Luma, Arles le 13/12/2025
⁵Barbara Cassin. La guerre des mots Trump, Poutine et l’Europe : « Trump et Poutine inventent chacun leur novlangue. Et moi, j’ai peur qu’un jour on ne puisse plus dire : ceci est un mensonge. », Flammarion, 2025.