SE TIRER SUR LA COMÈTE
arpentage des planètes queer
Par Samy Lagrange
On arpente les fictions queer pour retrouver les histoires que l’on nous a dérobées, on se projette sur des planètes queer pour échapper à l’orbite imposé.
#10 BAPTISTE THIEBAUT JACQUEL
Baptiste Thiebaut Jacquel raconte l’histoire des chiens qui ont appris à faire meute.
A travers les campagnes, Baptiste cherche quelque chose et rencontre des hommes. Il les regarde, il les écoute. Ils ressemblent à des chiens ; tendre golden retriever, féroce doberman, discret beagle. Parfois il s’allonge à côté d’eux en attendant qu’ils lui révèlent quel chien il est, lui. Un jour pas foutu comme les autres, l’un d’entre eux lui parlera de San Roch, sanctuaire vers lequel tous les clebs égarés transhument chaque année.
Baptiste rencontre alors la communauté des fairies et quelques réponses aux questions qu’il ne savait pas formuler. Là-bas, c’est le trop beau pour être vrai, c’est la convergence radicale au bord du lac. C’est – le temps d’un été – le refuge des identités-désordres et l’expérience des futurs désirables. Quand l’extraordinaire devient quotidien, c’est qu’il y a la révolution.* Une révolution au creux de laquelle même les chiens de prairie ont leur place.
Alors comment retranscrire ce qui, hier encore, n’était pas pensable ? Comment témoigner de ce qui existe avec tant de puissance, sans divulguer complètement ce qui survit avec tant de fragilité ?

huile sur coton et colle de peau, 255 x 175 cm.
Pour dire le trouble profond, Baptiste fait le choix politique de l’utopie, et dépeint la réalité comme un mythe. Il brouille le réel et la fiction, l’expérience et le fantasme. Dans ses peintures comme dans ses récits, la communauté s’arrache du monde et s’enrobe partout d’une lumière trop forte qui fait briller les hommes-chiens. Baptiste écrit une histoire des impossibles advenus.
Il n’est pas question de simplifier ce qui est pourtant si complexe ou de s’émerveiller devant l’imparfait ; de négliger les luttes et les privilèges qui ont bâti ce sanctuaire. Le mode de l’utopie est une stratégie narrative qui prémunit contre les mémoires oublieuses ; qui protège de celleux qui détruisent ce qui semble trop réel. En s’enveloppant d’un fantasme trompeur (seulement pour qui mal-regarde), l’utopie fait survivre ce qui toujours est menacé.

À nous de croire sérieusement à nos utopies. J’écris ces lignes au cœur de la campagne, rue Saint-Roch, là où j’ai grandi. Saint Roch est celui qui, accompagné de son chien, soigne les voyageur-euses. Il prend soin de celleux qui se sont blessé-es en chemin. Parce que j’habitais dans la rue qui porte son nom, saint Roch était donc mon saint-patron.
Pendant des années, chaque été je revenais dans cette rue. Pour un taf étudiant, l’espace quelques semaines, nous vivions en groupe dans une maison délabrée. Mes parents habitaient à côté, mais je passais tout mon été dans cette baraque collective. Rue Saint-Roch, j’embrassais librement les garçons, je faisais l’amour dans la chambre bleue, et j’allais au boulot heureux et un peu hagard. L’endroit que j’avais fui était redevenu utopie. Peut-être grâce à saint Roch, et à son chien qui avait enfin léché nos plaies.

huile sur toile et colle de peau, 100 x 150 cm.
Alors je me promets de continuer de croire à nos utopies. Elles existent même si elles sont fragiles, même si elles sont modestes et paradoxales, cachées et transitoires. Ensemble, en chiens-voyageurs, on en fait des mythes – veillés par des saints travestis – pour les protéger et les rendre immortelles.
À travers Baptiste, les chiens de San Roch qui parfois hurlaient à la mort, pour un temps aboient à l’unisson.


* Che Guevara, askip
Merci à Baptiste de m’avoir prêté quelques bouts d’utopie alors que l’on traverse la tempête.
Dans le cadre de la restitution de résidence “Les Placardé.es”, Baptiste Thiebaut Jacquel, en duo avec l’artiste Jeanne Maugenre, lance un festival éco-queer en milieu rural, le 27 juillet au Cabagnol de Nettancourt.
Chemin de traverse, déviation dans l’arpentage : les chansons queer poético-explosives de la plasticienne et musicienne Chirine Zaboub / DIZZEE.