Interview de Berlinde de Bruyckere, à l’occasion de l’exposition Khorós, qui se déroule à Bozar, à Bruxelles, jusqu’au 31 août.

Khorós est l’une des plus importantes expositions que vous ayez eues en Belgique. Comment l’avez-vous conçue ? 

L’exposition s’est construite autour de l’idée d’un dialogue avec d’autres artistes. C’est un exercice que j’aime beaucoup, car toute ma vie j’ai été influencée par l’histoire de l’art et la mythologie. Dans ce parcours, on retrouve Peter Buggenhout, Lucas Cranach, Pier Paulo Pasolini ou Patti Smith. Les rencontres se font parfois par des suggestions de commissaires, notamment pour le réalisateur italien dont, très jeune, j’avais admiré les films, lu les poèmes ou découvert l’engagement politique. Ces recherches font évoluer mon propre travail et, pour une précédente exposition, j’avais même revu chaque film avec mes assistants, en leur expliquant pourquoi certaines scènes m’intéressaient davantage que d’autres. De Théorème à Salò ou les 120 Journées de Sodome, Pasolini s’est distingué par des réalisations très différentes formellement et nous avons isolé et exposé des images de films afin de bien comprendre certaines positions. L’œuvre Into One-another lui est même directement dédiée. La figure de Lucas Cranach est également très présente dans l’exposition, car j’ai tenté de rendre un effet pictural par mes cires, à l’exemple de cet artiste qui était capable de représenter la peau avec un ensemble de couches transparentes la rendant très vivante.  

Berlinde De Bruyckere, Into One-another, (2010–2011)

D’où vous vient cet intérêt pour l’histoire de l’art et la mythologie ? Qu’est-ce-qui, personnellement, vous attire dans ces références ? 

En tant qu’artiste, on veut toujours apprendre des autres, notamment de ceux que l’on a admiré. Puis des regards des commissaires m’ont orientée vers des choix que je n’aurais pas forcément fait moi-même. Je citerai notamment Lucas Giordano, un peintre italien que je ne connaissais pas et dont j’ai découvert, grâce au curateur Tim Warner Johnson, un jour un tableau de Prométhée. J’ai alors observé d’autres toiles au musée Capodimonte, de Naples, et cherché à transporter, dans mon œuvre, l’émotion que je ressentais. Je fonctionne souvent comme cela car, dans l’ensemble de mon éducation, je n’ai pas de maîtres plus importants que d’autres, mais une ligne allant de la préhistoire à nos jours qui me permet de comprendre et d’apprendre. 

L’émotion dégagée par un tableau est le facteur principal qui vous donne l’envie de nouer un dialogue ? 

Je pense prioritairement au thème… et je m’aperçois que je suis plus intéressée par des peintures que des sculptures, bien que je me sente autant peintre que sculptrice. Souvent, les sculptures sont conçues en marbre, un matériau un peu froid, ou en bronze, qui se révèle fort et résistant, à l’opposé de mon propre métier fait de cire, de peau, de couverture… Ce sont, au départ, des matériaux trop sensibles qui ne sont pas employés dans la sculpture. 

Berlinde De Bruyckere, Met tere huid (2022)

Car ils sont difficiles à travailler ou peu classiques selon vous ? 

Il m’est très aisé de travailler mes propres matériaux et je ne me suis jamais sentie comme une sculptrice qui aurait pu tailler la pierre, le bois ou fondre le métal. En revanche, j’aime lier des matériaux, tels que l’acier, avec un tissu ou une couverture. La combinaison fait l’œuvre. Chaque sculpture prend du temps et se réalise toujours en équipe. La première étape peut se faire à l’université de Gand, qui possède une école vétérinaire et un hôpital vétérinaire. Je ne dessine pas avant, mais mon travail relève d’un long processus composé de différentes étapes comprenant le modelage, des piles de peaux aux corps de chevaux, la peinture à la cire ou la sculpture.

Pourquoi nourrissez-vous cette fascination pour la cire ? Est-ce parce que ce matériau se révèle proche de la chair, de l’humain et qu’il est sensuel ? 

Je dis souvent que c’est un matériau qui m’attend. C’est comme réaliser une peinture qui aurait entre quinze et vingt couches, permettant à différentes couleurs de se mélanger lors du moulage. Je crée ensuite une structure, mais peux recommencer mes moulages à l’infini, donc cela me confère une grande liberté. J’aime travailler des matériaux qui se révèlent comme en tension les uns par rapport aux autres. 

La cire et la couverture peuvent évoque Joseph Beuys, également par ces thèmes invoquant la protection ou ce lien entre l’homme et l’animal qui réfère totalement à l’histoire de l’artiste allemand. Est-il une référence pour vous ? 

J’aime son œuvre, mais il n’est pas une source d’inspiration et je choisis toujours mes matériaux en fonction de leur sens. Pour moi, la couverture protège puis apporte son propre motif et sa couleur. Elle peut ramener à l’enfance ou aux dots des mariages. Des mémoires viennent avec ce matériau. La peau de cheval impose aussi une autre manière d’appréhender une sculpture, avec une composition en tension. Quant à la cire, matériau à l’aspect le plus proche possible de la peau, elle invite totalement à se rapprocher de l’œuvre. C’est doux et je pense qu’elle provoque chez les spectateurs des réactions assez personnelles. Les choses trop visibles sont trop brusques pour moi et c’est également pour cette raison que je camoufle les visages… ou des organes du corps humains. 

Berlinde De Bruyckere, Lost V (2021-2022)

Vos sujets semblent relire les passions humaines, qui, depuis l’Antiquité, n’ont pas tant changé… 

J’ai été éduquée dans une école religieuse, et je voyais chaque jour des peintures à l’église. Enfant, je ne connaissais pas ces histoires et n’y comprenais rien, mais cela a représenté mon entrée dans l’art. Même si je n’ai pas employé de thèmes religieux au début, des figures de Pietà sont sorties progressivement, puis sont devenues récurrentes, bien que je les lie toujours à une situation récente. Cette image de la mère à l’enfant sur les genoux renvoie aux temps de guerres, de manière atemporelle, et à tout ce que j’ai vu dans l’histoire de l’art, notamment chez Hans Memling. Ces images sont brulées sur ma rétine et cela continue…

Pour vous, il s’agit donc également de parler du monde contemporain et de ses désastres ? 

Tout à fait et c’est le plus important, car ces images sont imprimées dans mon cerveau. Je les traduis avec ma propre langue, en passant par les thèmes religieux ou encore les Métamorphoses d’Ovide, qui sont une autre bible pour moi. Cela corrobore l’idée que lorsqu’une vie s’achève, elle induit quelque chose de nouveau. Une mort représente toujours une autre naissance. Un arbre, par exemple, est écorché et dans sa structure, on aperçoit des enfants ou des animaux. Il devient humus et, grâce à cela, d’autres arbres ou fleurs vont grandir. Même s’il est de l’ordre de l’invisible, l’espoir est là et renaît. Mes œuvres témoignent de ce je veux montrer du présent et de ce que j’ai vu à la télévision, sur le trajet de mon domicile à l’atelier, lu dans les journaux ou la littérature. Un noyau d’écrivains me nourrit et représente de nouvelles manières de voir le monde, notamment John Maxwell Coetzee, Antjie Krog ou Caroline Lamarche. J’aime particulièrement les collaborations avec des auteurs – davantage qu’une critique d’art qui ferait une description de mon travail – me faisant découvrir d’autres lectures de mes pièces. 

Berlinde De Bruyckere, Invisible beauty (2011)

Vous aviez également conçu une magnifique exposition à l’Abbazia di San Giorgio Maggiore, lors de la dernière biennale d’art de Venise. Comment avez-vous, cette fois-ci, dialogué avec le lieu ? 

J’ai souhaité que le spectateur se retrouve seul avec sa propre expérience au sein d’un éclairage assez fort. J’ai essayé de conduire le regard vers l’architecture de Victor Horta, ses marbres et ses lignes, au sein d’une lumière qui fait appréhender différemment mes sculptures. Cela permet de montrer davantage certains détails, que l’on ne perçoit pas dans les clairs-obscurs. Puis, je suis très heureuse de ce travail sonore avec Patti Smith. Au départ, je n’avais pas prévu d’ajouter une voix et j’ai choisi la sienne pour son timbre très doux et tout en maturité. Elle se révèle comme un messager dans l’exposition.

Justement, assumez-vous une dimension féministe à votre travail ? Vous vous inscrivez dans une sculpture assez âpre, éloignée de codes esthétiques faciles ou de ce qui pourrait être relié à un « travail de femme »…

Depuis le début de ma carrière, à la fin des années 1980, j’ai eu la possibilité d’exposer dans des galeries très importantes comme Joost Declercq, de Gand, ou de répondre à des appels d’offres qui m’ont permis de créer des installations in situ. Je suis arrivée dans une période favorable pour les femmes artistes et j’ai pu m’atteler très vite à de grands formats. Ce qui m’a conforté dans mon travail et, au fur et à mesure, mes sculptures sont devenues plus animales… parfois même plus difficiles, selon une certaine lecture. De manière intuitive, je creuse de plus en plus le thème de la métamorphose. Il me semble que l’une des plus belles, chez Ovide, est celle du couple Philémon et Baucis. Ils se transforment tous deux en arbres, dont les feuillages se mêleront, pour demeurer côte à côte pour toujours…

 

Marie Maertens 

 

Berlinde De Bruyckere. Khorós
BOZAR/Palais des Beaux-Arts
Rue Ravenstein 23 1000 BRUXELLES

Jusqu’au 31 août

Berlinde de Bruyckere est représentée par les galeries Continua et Hauser & Wirth. 

Berlinde De Bruyckere, It almost seemed a lily (2021-2023)
Berlinde De Bruyckere, It almost seemed a lily, detail (2021-2023)