In the Making
 Les objets ne meurent jamais. Entretien avec l’artiste Ruoxi Jin.

J’ai découvert ton travail lors de l’événement Mennour Emergence #2, en juin 2025, puis à travers ton solo “Microclimats”, toujours à la galerie, à la rentrée 2025. Aujourd’hui, tu viens d’ouvrir ta première exposition personnelle en institution, dans la Project Room du Frac Île-de-France (14.02.2026 – 22.03.2026). Nous nous sommes rencontrées pour la première fois dans ton atelier au Kremlin-Bicêtre il y a quelques semaines pour évoquer ton œuvre. C’est un lieu tout à fait singulier, qui regorge de fournitures, d’objets collectés et amoncelés.

Dans ce chaos apparent de volumes et de formes, les éléments semblent en transit, vers un devenir-objet nouveau. L’impression n’est pourtant pas celle d’un étalage de consommation mortifère, car les objets ont bel et bien perdu leur statut de produit : cassés, disloqués, inutilisables, ils basculent du côté du bizarre et de l’étrange.

En état de réanimation dans ce grand laboratoire, ils attendent leur greffe : ce geste d’in(ter)vention vital de la main de l’artiste qui transformera leur identité durablement.

Or, l’acte de transformation passe chez toi par le procédé de l’assemblage, c’est-à-dire par le fait de réunir plusieurs parties hétéroclites en un même ensemble, faisant jaillir du récit. Un récit constitué de séries d’anecdotes, d’événements tantôt vrais, tantôt faux, survenus en marge des faits dominants de l’époque.

Au cours de notre entretien, j’interrogerai cette dynamique relationnelle entre geste d’assemblage et fabrication d’anecdotes qui semble orchestrer ton travail de sculpture et de performance.

Vue d’expositon solo Microclimats à la galerie Mennour
© Ruoxi Jin, 2025.
Photos. Archives Mennour.
Courtesy of the artist & Mennour, Paris.

Jeanne :

Revenons d’abord sur ton parcours, assez atypique, puisque tu as commencé par les Beaux-Arts de Paris dans l’atelier de Guillaume Paris puis intégré l’atelier d’Emmanuelle Huynh que tu as ensuite quitté pour rejoindre la Design Academy d’Eindhoven aux Pays-Bas, avant de réintégrer les Beaux-Arts jusqu’à ton diplôme en 2024.

Quelle incidence ton parcours, avec ce passage par une formation technique et des métiers d’art, a-t-il eu sur ton rapport à la sculpture et, plus généralement, sur la création ?

Ruoxi :

Je pense qu’après l’école de design, j’ai complètement changé mon rapport aux objets. Avant, je travaillais très souvent avec des matières premières pour produire des choses. Après ma formation, j’ai arrêté de produire. J’ai pris conscience qu’il existait déjà bien trop d’objets dans ce monde, et je ne voyais plus l’intérêt de façonner quelque chose de nouveau à partir de matières brutes. J’ai alors commencé à collectionner des objets, à les composer, à les assembler. C’est le début d’un processus à l’œuvre dans mon travail.

Jeanne :

Comment procèdes-tu pour collecter tes objets ?

Ruoxi :

Le hasard et l’intuition jouent beaucoup dans le processus de collection. Quand je rencontre certains objets qui m’intriguent, je les imagine d’emblée en relation avec d’autres. Parfois, je trouve que certains objets fonctionnent ensemble de manière très organique, naturelle. Parfois, même s’ils semblent venir de la même famille, ils peuvent être en conflit toute leur vie. Ou encore, les objets n’ont rien à voir entre eux : ce sont des mondes complètement différents qui, par la rencontre, créent une harmonie bizarre, absurde, tendre. Au fond, plutôt que l’inverse, j’ai l’impression que ce sont eux qui me choisissent. Disons que je laisse vraiment cette chance arriver. J’attends le juste moment.

Éternuement télépathique (2025)
Radôme d’avion Boeing 727, baleines de parapluie, pierres de go
155 x 150 x 162 cm
© Ruoxi Jin, 2025.
Photos. Archives Mennour.
Courtesy of the artist & Mennour, Paris.

Jeanne :

Est-ce que l’atelier est l’endroit où cette chance, ce Kaïros de la rencontre, advient ?

Ruoxi :

Oui, avant, quand je n’avais pas encore d’atelier, je ramenais tout chez moi et je vivais, littéralement, avec les objets. Comme mon espace était très petit, il y en avait partout, parfois juste à côté de mon lit. À un moment, je me suis rendu compte que mon espace mental et physique étaient saturés et j’ai décidé de prendre un atelier. C’est devenu le lieu où tous les objets cohabitent.

Ils agissent comme des souvenirs. Or, nous avons des souvenirs à court et à long terme. Je sens que certains souvenirs sont gardés quelque part, et qu’à un moment, lors d’un événement ou d’une rencontre, ils ressurgissent. On se dit alors : « En fait, ça a déjà existé dans ma vie ».

Avec les objets, c’est pareil. Comme j’en ai beaucoup, c’est assez chaotique : j’en oublie certains. Ils sont rangés dans un coin, cachés par d’autres plus présents, qui prennent davantage de place. Quand je retourne dans mon atelier, j’ai parfois l’impression de les redécouvrir. C’est comme faire ressurgir des souvenirs très lointains. C’est une histoire de mémoire immédiate et de mémoire profonde.

Jeanne :

Le geste de l’assemblage est opératoire dans ton travail, au sens où tu appliques une série de gestes à l’objet : l’ouvrir, le casser, le coudre, le coller, le souder… On le voit très clairement quand on rencontre tes sculptures, on perçoit la marque de l’assemblage de plusieurs éléments hétérogènes, mais réunis avec une netteté et une précision qui donnent l’impression qu’ils ont toujours été faits pour former une unité. Cela rappelle le geste chirurgical, le fait de recoudre le corps et de le réparer. Comment envisages-tu cette série d’opérations ?

Ruoxi :

C’est drôle, le mot « opération » me ramène à une scène de mon enfance qui m’a beaucoup marquée. Ma mère, neurologue de profession, utilisait un bistouri pour entretenir ses plantes sur le balcon de notre maison. C’est un objet très fin, qui ressemble à un petit crayon avec une lame minuscule au bout. Observer cette scène m’a toujours fascinée, à la fois parce qu’elle est tout à fait domestique, mais aussi parce qu’elle contenait un degré de précision et de soin hors norme, presque médical. Son geste consistait à retirer des éléments, planter, couper. Peut-être suis-je, quelque part, influencée par sa rigueur de travail.

Une fois l’école de design achevée, ma pratique a évolué vers des gestes beaucoup plus minimalistes, plus simples. Avant, quand je travaillais avec des matières premières, il y avait quelque chose de très abondant. Aujourd’hui, j’essaie de faire le minimum d’intervention possible, mais avec beaucoup de précision.

Enfin, je dirais que mes opérations sont contextuelles, liées à l’objet lui-même. J’ai envie de respecter l’objet en soi : la manière dont il est construit, sa fonction, la façon dont la matière existe par elle-même. Par exemple, lorsqu’il s’agit d’un objet en bois, il y a certaines choses que je ne veux pas faire, pour ne pas le transformer au point de le dénaturer. Je veux suivre l’objet, le respecter.

Dernières volontés (2021-2024)
Œuf, étoiles découpées du jeu de grattage, résine polyester, embout de tringle à rideau
7 × 15 × 19 cm
© Lian Jinyong

Jeanne :

Pourtant, ton approche implique aussi une forme de défiguration et de refiguration : à travers tes interventions, on a le sentiment que tu explores et pousses les potentialités plastiques de l’objet. 

Ruoxi :

Prenons l’exemple du nez d’avion (Éternuement télépathique, 2025). Je surfais sur leboncoin quand je suis tombée dessus, complètement par hasard.

Pour faire connaissance, il y a eu toute une série de gestes d’appropriation. Je me suis mise dedans, littéralement, car l’échelle était proche du corps humain, à peine plus grande. À l’intérieur, j’ai parlé pour entendre le son : la forme du nez créait une résonance très étrange, difficile à décrire. Puis je suis sortie et j’ai tout nettoyé soigneusement.

Il y a beaucoup d’étapes et c’est un processus très complexe, alors même qu’on a parfois l’impression de ne rien faire, de ne pas avancer. Mais en te parlant, je m’aperçois qu’il se passe énormément de choses : une multitude de gestes préparatoires, souvent invisibles, qui permettent à un moment donné de passer à autre chose. On peut avoir le sentiment d’être bloquée devant l’établi, alors qu’un travail souterrain est déjà en cours.

À un moment, par intuition, j’ai pris une baleine de parapluie ouverte et je l’ai placée dans le creux du nez. Et immédiatement, j’ai senti que ça fonctionnait. Il y avait une évidence, une harmonie totale. Ce n’était ni rationnel ni logique, mais une sensation immédiate. À ce moment-là, j’ai su que quelque chose serait possible.

Récemment, j’ai appris un terme : la réaction de Maillard. C’est un terme de cuisine. Par exemple, quand tu cuisines une pièce de viande, au départ la chair est crue, puis il y a toute une série de réactions chimiques liées à la chaleur, et à un moment, ça devient bon. Il y a ce passage d’un état à un autre, un phénomène de transformation qu’on pourrait l’appliquer à mes sculptures.

Jeanne :

L’assemblage entre les éléments de tes sculptures produit des passages au sens chimique, mais aussi des rencontres au sens surréaliste du terme : ainsi l’œuf côtoie la résine de polyester, les étoiles découpées du jeu de grattage et l’embout de tringle à rideau en bois (Dernières volontés, 2021–2024), l’éponge, les billes de verre, les perles et les épingles de couture (Rossi (1865–1868), Maladie contagieuse, 2025), etc. Cet entrechoquement des matières constitue un premier degré de récit affectif, auquel tu ajoutes du narratif. Comment inventes-tu les histoires de tes sculptures ?

Ruoxi :

J’aime beaucoup quand les choses sont complètement décalées. J’aime aussi faire des blagues, mais d’une manière très sérieuse, très sincère. Et je me rends compte que quand on est sérieux et sincère, on s’en fiche que ce soit vrai ou faux : on y croit, et c’est ce qui compte.

J’aimerais qu’au-delà de la présence physique des pièces, on puisse glisser vers une narration qui apporte une dimension nouvelle et nous emmène ailleurs que dans l’espace d’exposition. Souvent, les narrations sont très intuitives, presque illogiques. Et parfois, avec le recul, je comprends pourquoi j’ai fait tel geste, choisi tel objet, ou pourquoi tel personnage apparaît dans l’histoire. Mais ce n’est jamais linéaire : ça revient, ça recule, ça se fragmente. Finalement, c’est aussi une forme d’assemblage.

Vue d’expositon solo Microclimats à la galerie Mennour
© Ruoxi Jin, 2025.
Photos. Archives Mennour.
Courtesy of the artist & Mennour, Paris.

Jeanne :

Lors de ta performance à la galerie Mennour, tu as construit une narration qui guidait les spectateurs à travers l’espace, de manière continue mais non linéaire, tout en incarnant toi-même le rôle de guide. Comment as-tu conçu ce récit in situ ?

Ruoxi :

Quand je construis un parcours narratif et performatif in situ, je cherche toujours un rôle pour moi-même. À la fin, ce rôle prend la forme d’un guide touristique parcourant un territoire : celui de l’espace de la galerie. C’est encore du récit, mais avec plus de distance.

Autrement dit, pour moi, c’est un peu comme vivre une visite archéologique commentée, destinée à révéler des découvertes, des surprises, des traces — tant physiques qu’imaginaires — jusqu’alors cachées.

Plus sérieusement, exposer ses œuvres dans une galerie, c’est mettre en relation le corps des objets avec l’espace du lieu et le mouvement des corps humains. La question est alors : comment trouver une place pour chacun ? Ces places ne sont jamais fixes, elles sont mouvantes, et c’est ce qui rend l’ensemble dynamique. Je trouve que c’est très cinématographique.

Même si je distribue des rôles, chacun conserve son autonomie. Ma place, finalement, consiste à provoquer des rencontres.

Jeanne :

Finalement, ce jeu de rôle rejoint ton désir d’être actrice de cinéma ?

Ruoxi :

Oui, et c’est très sérieux. Je ne suis pas quelqu’un qui cherche à se définir par une identité fixe. Jouer des rôles me permet de mieux me comprendre, mais aussi d’exister ailleurs, dans un champ plus large. C’est comme avoir d’autres vies, qui font pourtant partie de la mienne : une sorte de mise en abyme.

 

Tempo primo (2025)
Cintres, métronome, gesso, pierres de go.
52 x 40 x 8 cm
© Ruoxi Jin, 2025.
Photos. Archives Mennour.
Courtesy of the artist & Mennour, Paris.

 

 

In the Making est une chronique qui fait entendre la parole de l’artiste dans l’atelier.

Au gré d’entretiens, je recueille les mots et les réflexions que l’artiste livre sur son œuvre, comme une confidence sur le médium artistique et la création.

Ce que je m’efforce de saisir, c’est l’acte de penser et de faire en jeu dans le hors-champ de l’exposition : le processus qui précède et accompagne l’avènement de l’œuvre, les mouvements constitutifs de son état, annonciateurs de son devenir. Ces propos sont relevés à un moment charnière du parcours de l’artiste : une exposition en institution, une entrée en galerie, une résidence marquante, etc. Autant de situations qui engagent, par l’inédit de l’expérience, un autre regard sur son art — où naissent des idées et des matériaux souvent essentiels, que l’exercice de la conversation fait surgir et permet de nommer.