Rencontre avec Chloe Wise
Interview avec Chloe Wise, à l’occasion de son exposition Extrasensory, au KBH.G de Bâle, du 18 juin au 06 septembre.
Extrasensory est votre première exposition institutionnelle en Suisse. Comment ce projet s’est-il construit ?
La fondation H. Geiger m’a contactée en me donnant une totale liberté. Ils m’ont montré les expositions qu’ils avaient précédemment organisées et toutes étaient expérimentales. Répondant à cet esprit très ouvert, j’ai pensé réaliser une nouvelle vidéo, le médium que j’aime pousser et développer sans cesse. PsyFi*, présentée sur trois grands écrans, n’est pas une vidéo narrative, mais conçue pour être vécue comme une expérience immersive, mystique, destinée à provoquer des émotions chez le spectateur. L’exposition est en trois temps, avec une première partie très remplie, comme une boutique de musée, mais aussi en référence à la mass production de certains sites religieux. Puis une deuxième salle vide, propre à la méditation, et où l’on ne voit que son propre reflet, peut provoquer une recherche de sens avant de nous conduire à la vidéo. J’ai également pu réaliser un catalogue dans lequel j’ai exploré les nombreux sujets de l’exposition, en demandant des textes à des écrivains, scientifiques, philosophes, historiens de l’art…

Peut-on dire que les sujets développés dans cette vidéo portent principalement sur les rapports à la croyance, initiés dans vos précédents travaux et notamment pour le show Myth Information, de la galerie Almine Rech de New York, en septembre et octobre derniers ?
Oui, ce sont les questions de croyance, de désir de regarder vers un ailleurs ou un au-delà plus haut, comme le ciel. Il s’agit de s’interroger sur ce que l’on peut nommer le paradis ou l’enfer, mais également de se demander, de manière plus scientifique, ce qu’il se passe dans l’univers. Le film questionne comment les croyances se sont développées, réifiées ou fabriquées au sein des cultures et des sociétés… Comment l’on crée les narrations ou les mythes… puis la manière dont on les distribue par l’entremise de tableaux, de films, d’émissions de télévision, de livres comme la Bible… Pourquoi avons-nous tant besoin de croyances ? Pourquoi nourrissons-nous ce besoin viscéral d’apporter du sens aux choses qui n’en ont pas nécessairement ? C’est une façon d’interroger l’intangible et ce qui ne peut être défini… Personnellement, je suis tout autant intéressée par les sciences que par le phénomène des ovnis et ce qui ne peut être expliqué de manière rationnelle.

Cela est d’ailleurs signifié dans la première phrase du film : « Science confess our ignorance », montrant que la rationalité ne peut pas tout expliquer…
Non, alors que nous en avons besoin pour dormir le soir… Dans l’univers, il nous faut être certains que les êtres humains sont les plus importants et qu’ils ne peuvent être dépassés… Je ne suis pas croyante, mais depuis le siècle des Lumières, nous avons désenchanté le monde. Donc il est fascinant d’observer, en parallèle, des gens complètement enchantés ou encore les différentes formes de méditations, les gourous… les dérives du new âge… Ces croyances existent et je souhaitais en faire une parodie, tout en les respectant. Je ne suis pas intéressée par la vérité et suis très humble à ce sujet, car je sais que les êtres humains ne peuvent l’atteindre. Même si l’on a tendance à chercher les réponses, la vérité est de l’ordre du métaphysique…

L’artiste Laure Prouvost, pour l’exposition Nous, frissons d’étoiles actuellement au Grand Palais parle de physique quantique et se demande ce qu’il peut rester au-delà de systèmes cartésiens, d’une rationalité dominante ou du post-Newtonien…
J’ai moi aussi tenté d’approcher la physique quantique qui nous montre que plus nous cherchons, moins nous obtenons de réponses. Les scientifiques admettent eux-mêmes qu’il existe quelque chose de plus mystérieux que ce que l’on peut rationaliser et expliquer. Tout est lié et le moment où nous comprenons cela, nous pouvons avancer dans cette infinité. Nous avons créé une réalité alors que tout est plus mystique et dans la nature ou dans la nuit, nous le comprenons mieux. Nous percevons que les choses sont infinies, mais nous avons besoin de nommer et de ressentir les choses, à l’exemple de notre perception des couleurs, qui n’est qu’une interprétation… Le bleu du ciel ne l’est pas… il a seulement l’air bleu ! Cela conduit vers le quantique, mais aussi le religieux ou l’histoire.

Faites-vous également le lien avec les nouvelles technologies dans ces nouveaux systèmes de croyance ?
Je fais davantage un lien avec ceux qui croient aux ovnis et qui s’apparentent à une nouvelle religion. À un moment de l’histoire, la chrétienté a été vue comme quelque chose en marge, conduite par des gens un peu farfelus… Puis certains en ont pris le contrôle et rédigé des textes, qui ont donné la Bible ou d’autres… Ceux qui croient aux extraterrestres ou aux phénomènes paranormaux ont besoin de se rassurer en pensant qu’ils ne sont plus seuls dans l’univers… c’est un peu la même dynamique. D’ailleurs aux États-Unis, des documents attestant que les ovnis pouvaient exister ont été récemment déclassifiés… Dans ma vidéo, j’interroge également de manière sous-jacente cette si vaste question du temps, permettant de remonter sans fin dans le passé ou de nous projeter dans le futur. Là encore, on peut se dire que la révolution industrielle et l’ensemble de la rationalité qui l’a accompagnée sont très courts à l’échelle de l’humanité et qu’il est possible de remettre en question ce qui nous semble évident.

Peut-on également observer une dimension écologique dans votre film, notamment avec cette phrase qui revient comme une litanie : « The planet is a mess, The planet is a mess… » ?
Oui et cela n’est pas uniquement écologique, c’est aussi dans un désir de pouvoir se projeter au sein d’un autre monde potentiel. Dans l’histoire de l’humanité, existent des angoisses existentielles ou liées aux avancées de l’industrie et des nouvelles technologies. Nous sommes face à une crise climatique, des guerres technologiques, la montée de l’IA, des gouvernements corrompus qui détruisent tout… Nous souhaitons autre chose et se tourner vers la religion ou d’autres croyances peut se comprendre. Je l’ai symbolisé dans le film, par les acteurs semblant chercher ce que l’on ne voit pas immédiatement ou qui nous semble perdu. C’est aussi incarné de manière drôle et sarcastique par le diable qui marche dans New York City, souhaitant retourner en enfer retrouver son ex-mari et choisissant de s’échouer dans un bar ! Quand je joue la femme extra-terrestre, je regarde par la fenêtre, au-delà de ce que l’on voit… Les enfants regardent tous dans le ciel, sans que jamais ma caméra ne montre ce qu’ils observent.

Est-ce aussi pour cela que votre caractère d’extraterrestre revêt de très grands yeux ?
Non, ce visage est basé sur les images des Grey Alien (Petit Gris) qui sont des extraterrestres humanoïdes fictifs de couleur grise… mais je voulais demeurer un peu bronzée ! Mon univers est basé sur le film Communion, qui est un classique de la science-fiction. Quant aux livres, je pourrais citer American Cosmic de D.W. Pasulka, qui mena une grande recherche sur le christianisme et les divinités à partir des textes originaux. Là encore, les miracles, apparitions ou stigmates de certains saints permettent de nouer un lien avec ceux qui croient aux ovnis. Quand d’aucuns voient des anges, d’autres aperçoivent des créatures non identifiées… Qui a tort ou raison ? Je suis aussi fascinée par l’ouvrage Passport to Magonia par Jacques Vallée, qui est une recherche data, sans aucun jugement, sur des gens ayant décrit des phénomènes qu’ils assurent avoir vus mais demeurent inexplicables. Steven Spielberg en fit d’ailleurs son modèle pour l’ufologue français de son film Rencontres du troisième type.

Il y a une dimension très humoristique dans votre film. Quelle est la part entre l’écriture et l’improvisation ?
J’écris beaucoup au début, puis j’accepte ce qui vient. J’ai une liste des phrases en lesquelles je crois, parce qu’elles sont drôles ou pertinentes, puis je demande à mes acteurs de les dire et j’aime que cela n’ait pas forcément de sens ou une absurdité de la répétition. Cela permet de redonner une autre signification, comme avec « The dog died again », en référence à « God is Dead », qui est une boutade en anglais. Cela ne fait aucun sens car c’est impossible et, en même temps, c’est drôle. Le film se développe d’une manière non linéaire, comme dans un rêve où l’on revient régulièrement sur différentes situations. C’est exactement comme d’élaborer un tableau, où l’on rajoute ou l’on enlève… aussi de manière très intuitive.
Assumez-vous aussi une dimension féministe dans votre film, notamment durant le défilé, qui pourrait évoquer les mannequins Victoria’s Secret et une prise de pouvoir des modèles ?
Peut-être, mais cela s’est fait naturellement et involontairement avec mes modèles dont certains sont transsexuels. J’avais envie qu’ils se sentent sexy, merveilleux, sublimes… ce qu’ils sont ! Je ne cherche pas à porter un message politique défini, mais mon travail et ma vie de tous les jours sont un acte féministe en soi. Je dirais que je souhaite parler davantage de l’incompréhension face aux femmes, ce que j’accentue quand je joue le rôle de l’alien. Toutes les femmes peuvent saisir ce sentiment de ne pas être regardées ou comprises. Cela peut vouloir dire que la misogynie est encore très présente… Je pensais à ce projet depuis six ans et il regroupe beaucoup de ce que j’ai à dire depuis longtemps. Pour moi, la vidéo est le meilleur tableau du monde !
Marie Maertens
Chloe Wise – EXTRASENSORY, Kulturstiftung Basel H. Geiger | KBH.G, Spitalstrasse 18, 4056 Basel, Suisse. Jusqu’au 6 septembre.
Chloe Wise est représentée par la galerie Almine Rech.