Pourvu Qu’iels Soient Douxces – Saison 3 – Épisode 35
↘ PROJET𝘚
Dans cet épisode, l’équipe des Jeunes Critiques d’Art s’est rendue au Confort Moderne, à Poitiers, pour l’exposition personnelle de Silina Syan. À travers une série de photographies et vidéos, « En chaîne et en or » construit un récit intime et autobiographique qui explore les paradoxes de notre époque. Le travail de Silina Syan interroge l’hybridité culturelle en mêlant influences populaires et traditionnelles : une oeuvre où « le luxe s’incarne par le toc, l’élite est mise en abyme par la marginalité, l’engagement politique flirte avec le cliché. »
Débat : Abus de pouvoir, restrictions budgétaires : Quel rôle pour les médias de l’art contemporain ?
Extrait :
« Dans ce contexte, et malgré le travail exemplaire d’une poignée de journalistes attaché·e·s à rendre compte de ces asymétries de pouvoir qui continuent de caractériser le milieu de l’art, qu’est-ce qu’on peut espérer, sinon attendre de la presse qui est la nôtre dans les luttes d’aujourd’hui et celles qui viennent ? »
Avec Camille Bardin, Caroline Honorien, Samuel Belfond et Alexia Abed
« En chaîne et en or »
Silina Syan
Jusqu’au 13 mai 2025 au Confort Moderne, Poitiers
Retranscription
[00:00:00.020] – Camille Bardin
Bonjour à toutes et à tous, on est ravi.e.s de vous retrouver pour ce nouvel épisode de Pourvu Qu’iels Soient Douxces. Ce soir au micro de ce studio, quatre membres de Jeunes Critiques d’Art, un collectif d’auteurs et d’autrices libres et indépendant.e.s. Depuis 2015, au sein de JCA, nous tâchons de repenser la critique d’art comme un genre littéraire à part entière et pensons l’écriture comme un engagement politique. Pour Projets, on a souhaité penser un format qui nous permettrait de vous livrer un petit bout de notre intimité, en partageant avec vous les échanges qu’on a officieusement quand on se retrouve. Pourvu Qu’iels Soient Douxces, c’est donc une émission dans laquelle on vous propose un débat autour d’une problématique liée au monde de l’art, puis un échange consacré à une exposition. Aujourd’hui, je suis avec Samuel Belfond.
[00:00:43.700] – Samuel Belfond
Bonjour.
[00:00:44.300] – Camille Bardin
Caroline Honorien.
[00:00:45.740] – Caroline Honorien
Bonjour.
[00:00:46.430] – Camille Bardin
Alexia Abed.
[00:00:47.660] – Alexia Abed
Bonjour.
[00:00:48.230] – Camille Bardin
Et moi-même, Camille Bardin. Pour ce nouvel épisode de PQSD, on s’est rendu.e.s pour la première fois au Confort moderne à Poitiers, où l’artiste Silina Syan présente sa première exposition personnelle d’envergure intitulée En chaîne et en or et curatée par la nouvelle directrice du centre d’art Madeleine Mathé. Une exposition dans laquelle, je cite : « Le populaire croise les cultures traditionnelles, le luxe s’incarne par le toc, l’élite est mise en abîme par la marginalité, l’engagement politique flirte avec le cliché ». Mais avant de discuter de cette exposition, on a voulu s’intéresser aux médias de l’art contemporain et à la manière dont ces derniers traitent, ou pas d’ailleurs, les violences institutionnelles, les abus de pouvoir et plus récemment, les politiques culturelles et les coupes budgétaires. Pour tout vous dire, on était à deux doigts d’intituler notre débat « Les médias de l’art contemporain sont-ils tous de droite ? » Mais je laisse Samuel vous en dire un peu plus en introduisant notre débat.
[00:01:43.060] – Samuel Belfond
Merci Camille pour la précision. J’allais rappeler ce titre alternatif qui aurait pu être celui du débat. [iels rient] En fait, le contexte dans lequel s’inscrit ce débat et la raison pour laquelle on a voulu en parler, c’est que… alors que les travailleurs et travailleureuses de l’art luttent aujourd’hui pour leurs droits et s’inscrivent dans… – en tout cas pour partie – dans une convergence de luttes féministe, antiraciste, queer et décoloniale, il y a peu de médias spécialisés qui rendent aujourd’hui compte de ces mobilisations. Dans la lutte contre les abus de pouvoir, les rares enquêtes qui paraissent proviennent davantage de titres généralistes comme Mediapart ou Libération que de parutions dédiées au milieu, à l’exception peut-être, on en reparlera, de L’Hebdo de l’Art. Les médias de l’art contemporain sont confrontés de manière structurelle à une crise de leur modèle économique qui est liée depuis plus d’une décennie à la difficulté de lutter contre la captation de valeur par les plateformes et peu ont été en mesure de conserver leur indépendance, alors que beaucoup dépendent désormais de propriétaires aux intérêts économiques et politiques plus proches des cercles de pouvoir, comme par exemple Frédéric Jousset, qui est propriétaire de Beaux-Arts Magazine et du Quotidien de l’Art, entre autres, que de cercles de pensée proches des travailleurs et travailleuses de l’art ; quand des titres historiques ont opéré un tournant, soit conservateur Art Press, pour ne pas les citer, voire carrément réactionnaire, Transfuge pour les citer. [les autres rient] Dans ce contexte, et malgré le travail exemplaire d’une poignée de journalistes attaché.e.s à rendre compte de ces asymétries de pouvoir qui continuent de caractériser le milieu de l’art : qu’est-ce qu’on peut espérer, sinon attendre, de la presse qui est la nôtre dans les luttes d’aujourd’hui et celles qui viennent ?
[00:03:12.200] – Camille Bardin
Hum hum. Alexia tu commences ?
[00:03:13.520] – Alexia Abed
Allez, pourquoi pas !
[00:03:14.648] – Camille Bardin
Let’s go !
[00:03:15.350] – Alexia Abed
Avant de commencer, je tenais quand même à dire que ce débat m’a donné du fil à retordre pour le préparer et j’espère qu’on sera à la hauteur. Mais en tout cas, on est un peu en colère et aigri.e.s aujourd’hui, donc je voulais quand même aussi le signaler parce que ça risque de s’entendre. Bon alors soyons clair.e.s, et tu l’as très bien dit Samuel, la presse de l’art est en crise de l’argent, ce qui entraîne une crise d’indépendance. Bon voilà, là-dessus on est d’accord. Et la plupart des médias spécialisés sont sous les perfusions de la pub, des institutions, des foires, des biennales, du marché de l’art, du népotisme surtout et des tours de passe-passe en tous genres. Et donc critiquer les abus de pouvoir dans le milieu de l’art revient-il à mordre la main qui les « nourrit » ? J’ai mis des guillemets à « nourrir » d’ailleurs. Résultat : silence radio et ventre mou pour relayer ce qui est vraiment important. Notons quand même les initiatives de quelques journalistes d’investigation, souvent extérieur.e.s au milieu, qui prennent parfois le relais, mais dans des publications à destination d’un lectorat convaincu. En fait, à travers les cas d’autocensure dont on va parler, c’est toute une réflexion sur le rôle même des médias culturels dans la fabrique du visible qui se dessine selon moi. Ce qui me fait rager, et vraiment, c’est que juste parler d’inégalités sociales, dénoncer les offensives budgétaires et visibiliser les mouvements des luttes de la culture est vu comme un acte militant. Donc en gros, être dans la légalité ou juste un peu rationnel.le.s nous vaut d’être qualifié.e.s de « radical.e.s », ce qui ne m’embête pas beaucoup mais qui discrédite un petit peu nos discours et aveugle les points de vue. Pendant que nous, les travailleureuses de l’art, essayons de survivre en nous disputant les miettes, bagarrons contre la précarité et les abus : qui relaient nos luttes et nos logiques de réalités qui concernent quand même pas mal de monde ? Pas les titres censés couvrir l’art contemporain en tout cas, pas les grands noms qui se pavanent à la FIAC ou Art Basel, endroits que je recommande pas du tout. [iels rient] J’ai croisé Brigitte Macron, j’ai fait une syncope. Enfin bon. Alors que doit-on attendre de la presse spécialisée dans cette lutte ? Bah honnêtement, moi j’attends rien du tout de la presse spécialisée qui est complètement gangrénée et corrompue et surtout très parisiano-centré. Je vous dis ça depuis Paris en plus. Donc c’est dire.
[00:05:21.650] – Camille Bardin
Oui mais en tant que marseillaise.
[00:05:23.460] – Alexia Abed
Oui. Si elle voulait être à la hauteur, ça se saurait. La vraie question c’est : que va-t-on créer à la place des médias indépendants financés autrement ? Au regard des budgets alloués à la culture – merci Rachida – ça me semble un peu compromis. Des plateformes où l’on peut parler sans craindre de se faire blacklister ? Difficile aussi à croire si on signe un article puisque notre nom est notre marque.
[00:05:46.890] – Samuel Belfond
Bon bah tu as un tract.
[00:05:47.400] – Camille Bardin
Oui, c’est clair !
[00:05:49.890] – Caroline Honorien
Franchement…
[00:05:50.520] – Camille Bardin
Caroline, tu veux enchaîner ?
[00:05:51.360] – Caroline Honorien
Ouais… Hum…Tu sais, le premier podcast que j’ai enregistré, je crois que c’était le numéro 25.
[00:05:57.852] – Camille Bardin
Oh waw !
[00:05:58.500] – Caroline Honorien
On était toustes les trois Samuel et Camille, et Alexia c’était Mathilde qui te remplaçait et je me souviens qu’on s’était toustes dit un petit peu d’où on venait, comment on est arrivé.e.s à la critique. Et on s’était fait la réflexion que Mathilde et moi on avait commencé par la recherche, tandis que Camille et Samuel, vous aviez commencé par le journalisme. Donc je dis ça parce que moi aussi en fait, ce sujet m’a donné un petit peu de fil à retordre. Et puis, je me suis dit bon, il y a quand même deux personnes plus qualifiées, donc je vais un petit peu ancrer ma perspective dans ma spécialité, enfin ce qui a été ma spécialité. Donc peut-être ouvrir un petit peu le scope, faire un pas de côté, peut-être que c’est un petit peu hors sujet, mais je pense que quand même ça pourrait potentiellement dire des choses.
[00:06:38.283] – Camille Bardin
Trop bien.
[00:06:38.580] – Caroline Honorien
Donc déjà, je pense qu’il y a… Le problème qu’on est en train d’aborder est presque Franco-Français. Ce que je veux dire, c’est que de toute façon, la presse généraliste partout à travers le monde est en train de subir une concentration, ça c’est sûr. C’est pas spécifique ni à notre contexte français, ni à celui de l’art. Mais du coup, ça me pose quand même des questions. Quand j’ai regardé un petit peu qui avait parlé dans l’art de #MeToo, d’activisme climatique, de Black Lives Matter, globalement quand même, les titres spécialisés Anglo-Saxons nous avaient quand même un petit peu devancé de Hyperallergic jusqu’à Art Newspaper. Donc il y a quand même quelque chose à voir là. Bon après, on ne va pas se mentir, très souvent, ça faisait soit des focus effectivement thématiques, soit des croisements depuis nos perspectives. Donc par exemple, j’en ai un là : « Black Lives Matter’s movement is speeding up the rapatriation effort » donc comment Black Lives Matter était… enfin soit disant parce que bon l’article après je n’étais pas d’accord avec… avait pu avoir des… des conséquences sur le débat autour de la rapatriation des œuvres vers l’Afrique. Donc du coup, je pense que ce qu’il faut aussi… ce qu’il faut un petit peu re-réfléchir, c’est peut-être même la question de la structuration même de l’art. Et en effet, de… À mon avis, pour les titres, eux, ils ont peut être l’impression que c’est un effet de délégation. Moi du coup, je me dis à quoi sert la presse d’art ? Puisque en fait, finalement cette critique culturelle, dans le milieu de l’art contemporain, on s’attend à ce que ce soit les artistes qui la produisent. Du coup, puisqu’on est dans ce moment où effectivement il y a de moins en moins d’argent, de moins en moins de prises de positions dans les… dans la presse, moi je me suis demandé si tout simplement – puisque la la presse de l’art est habituée à être assez descriptive et que, en fait, on a des artistes à qui on demande de prendre position – si ce n’était pas tout simplement qu’il y avait eu cette translation. J’en veux pour preuve que… Par exemple, il y avait plein d’articles sur des performances soit disant féministes qui avaient pu avoir lieu à Orsay par exemple, que toute forme de artivisme et qui a mené parfois à de vraies choses dans les années 2010 à 2015, notamment avec le mouvement Liberate Tate, BP or Not BP, Not an Alternative. Donc tous ces mouvements contre les partenariats et les patronage des industries de… des industries fossiles avec les grandes institutions. Finalement, il y avait quand même des articles parce qu’en fait on retombait toujours sur des pratiques artistiques. Il y a une revue comme After Image, c’est une revue qui prend des… Enfin qui lie la question de la critique de l’art et de… de la critique de l’art et des mouvements sociaux. Mais finalement, c’est aussi la revue où on a trouvé les grands entretiens d’Adrian Piper avec Maurice Berger. Bon du coup, pour moi, il y a quelque chose à aller chercher ici. Après, je pense qu’il y a quand même aussi, même dans ces cas là, des petits problèmes, puisque quand il a fallu effectivement médiatiser les Die in de Liberate Tate, il y avait du monde. Par contre, moi je me souviens que quand des jeunes sont allé.e.s se coller la main contre les tournesols pour Just stop oil, donc à partir de 2021 je crois, 2021-2022. Il y a quand même des des activistes qui sont parti.e.s en prison, qui sont extrêmement jeunes. Bizarrement, le milieu a eu du mal à faire le lien entre cette situation là qui perdure dans d’autres institutions en France et en fait leur activisme. Là, au contraire, ils ont été…. On est allé leur casser du sucre sur le dos. Du coup, j’ai l’impression que ça met un petit peu en branle des problèmes structurels larges et des questions de relations de pouvoir qu’on rencontre tout le temps en fait.
[00:10:21.280] – Camille Bardin
Carrément. Samuel ?
[00:10:22.000] – Samuel Belfond
Ouais, je pense que tu as raison de faire le distinguo entre justement la manière dont c’est traité dans les médias Anglo-Saxons, où même là, il y a une différence à translater le politique comme sujet politique, le politique comme principe actif. Mais tu mets le doigt sur un point qui me semble hyper intéressant. Là on parle du contexte français. Dans le contexte français, on a en plus un déficit parce que je pense qu’il n’y a pas de critique culturelle qui existe vraiment en France au niveau des médias.
[00:10:43.019] – Camille Bardin
Complètement d’accord.
[00:10:43.370] – Samuel Belfond
Alors que c’est une pratique qui est très ancrée dans les milieux Anglo-Saxons et qui permet justement de passer de l’art au politique d’une manière… en tout cas plus ample. Donc en France, on est un peu… La presse spécialisée est arc-boutée sur le milieu de l’art contemporain, une manière de parler de l’art qui est centrée uniquement sur elle-même. Et j’essaie de réfléchir à… C’est quoi les titres aujourd’hui ? C’est aussi une question pour vous de savoir quel(s) titre(s) français vous lisez aujourd’hui et pourquoi ?
[00:11:06.470] – Camille Bardin
Et là, tout le monde… [elle fait un cri de panique] Tout le monde dit : « Non, s’il te plaît, ne pose pas cette question ».
[00:11:10.610] – Samuel Belfond
Mais j’essaie de réfléchir. Quand on pense à la presse, genre news un peu, type genre Journal des Arts, Quotidien de l’Art, Art Newspaper, c’est une presse qui relaie, à mon sens, qui relaie l’actualité mainstream de l’art.
[00:11:23.513] – Camille Bardin
Tout à fait.
[00:11:23.540] – Samuel Belfond
C’est-à-dire grosses institutions publiques, grosses fondations, actualité du marché, tendances du marché.
[00:11:29.993] – Camille Bardin
Tout à fait.
[00:11:31.100] – Samuel Belfond
L’Hebdo de l’art, pour le coup, fait un effort de travailler… de travailler sur les conditions socio-économiques des travailleureuses de l’art – dans une certaine mesure quand même, à noter. Sinon, bon… Et après, sur la presse critique… Et dans cet espace, il n’y a pas vraiment de critique. La dernière fois que j’ai lu une critique dans le Journal des Arts, c’était Julie Chaizemartin sur 100 % l’Expo. [iels rient] Donc c’est un peu compliqué. Et les espaces critiques type Art press et tout sont… Enfin, en tout cas étaient délaissés politiquement, en tout cas de notre côté.
[00:12:00.240] – Camille Bardin
C’est bon ?
[00:12:00.570] – Samuel Belfond
Ah oui, j’ai cut.
[00:12:01.320] – Camille Bardin
Ah oui, tu drop le mic comme ça ? Bah en fait, finalement, je faisais le même constat que toi Samuel, c’est qu’en fait, ils sont… Les journalistes aujourd’hui, dans la presse spécialisée, iels sont là pour parler du nombre de visiteureuses qu’a accueilli Art Paris, de combien de temps va fermer le musée des Beaux-Arts de Brest, du dernier record de prix en maison de vente, etc. Mais ça ne va pas beaucoup plus loin finalement. C’est juste du constat d’actu finalement. Enfin tu vois, c’est… C’est le constat que je faisais quoi. Je me suis retrouvé il y a pas longtemps en soirée et il y a une personne qui disait : « Oui, donc Camille Bardin, elle est journaliste et tout machin » et je me suis trop vénère : « Mais je ne suis pas journaliste putain. Je suis critique d’art et curatrice, mais je ne suis pas journaliste ». Et la personne m’a demandé : « Mais pourquoi… Enfin, pourquoi ça te saoule qu’on te dise que tu es journaliste ? » Et il y avait un truc où je me disais, déjà j’ai pas envie d’être associée aux pratiques journalistiques telles qu’elles sont dans notre secteur actuellement. Et parce que je me dis : « Mais putain, on n’est vraiment pas du tout suffisamment exigeant.e.s avec notre presse pour qu’on considère que moi je suis en train de faire du journalisme quoi ». Enfin, vraiment, il n’y a aucune création en fait d’information, il n’y a aucun… Enfin, je ne fais pas du journalisme définitivement. Et je trouverais ça terrifiant même qu’on projette sur moi le fait que je puisse en faire. Néanmoins, comme tu le disais Caroline, il fut un temps, j’en ai fait et j’ai fait du journalisme d’investigation qui plus est. C’était notamment avec ton aide Samuel et c’était sur une enquête du coup qu’on a cosigné avec la journaliste d’investigation Salomé Parent-Rachdi pour Médiapart. Et c’était sur les violences sexuelles et sexistes qui étaient dénoncés par des dizaines d’étudiant.e.x allant de 2007 à 2019 aux Ateliers de Sèvres, sous l’ancienne direction des Ateliers de Sèvres et… Et en fait, là déjà… Afin qu’on comprenne déjà, c’est que ce papier, je ne sais pas si un jour il aurait pu sortir en fait dans la presse spécialisée. En l’occurrence, j’ai pas tenté donc je pourrais pas… ce ne serait que des projections de ma part. On a quand même dû batailler pour que ça soit publié dans Médiapart, parce que, en fait, la rédaction de Médiapart nous disait : « Mais en fait on les coco pas ces gens-là quoi ». Ce pour quoi c’est sorti, c’est parce que c’était monstrueux en fait, ce qui s’était passé et parce que l’ampleur du truc était complètement délirante. Donc… Et aussi ce dont je me rendais compte à ce moment-là aussi, c’est que les journalistes d’investigation dans des médias généralistes comme Médiapart ou ailleurs, Libération et autres, qui sont un peu les médias qui ont pu poser des mots sur notre secteur, en fait, c’est des personnes qui sont très très éloignées de notre secteur, qui ont aussi plein de fantasmes quant à lui, et donc iels ne… On ne peut pas en fait attendre d’elleux qu’iels mènent des enquêtes parce que déjà c’est des… un espace, le secteur de l’art contemporain, qui est complètement hors de leurs champs et complètement hors de leurs radars. Donc ces enquêtes-là, elles doivent émaner de nous, travailleureuses de l’art, et c’est là où ça pose problème. C’est là où ça pose problème parce que moi, je l’ai fait à une époque où j’étais déjà critique d’art, déjà curatrice. Donc en fait, je… j’enquêtais sur des personnes qui possiblement pouvaient me contacter par ailleurs pour écrire des textes, etc. Donc ça me mettait dans une posture hyper délicate et qui mettait même l’enquête en elle-même en danger potentiellement – et la parole des victimes par ailleurs. Ça… Il y a aussi une question liée à la rémunération. Pour vous donner une idée, cette enquête, elle nous a demandé un an de travail. Au total, on s’est divisé l’argent à deux avec Salomé Parent-Rachdi, on a été… Moi, j’ai reçu 600 balles quoi. Donc un an de travail pour 600€. Donc clairement, pour mener ce genre d’enquête, il faut être privilégié.e. Et puis je reviendrai pas sur à quel point c’est compliqué. C’est vraiment… Enfin, ça implique de passer quasi… de parler quasi quotidiennement de viols, d’agressions sexuelles, de violences avec des personnes qui s’expriment parfois pour la première fois, etc. C’est vraiment très très lourd. Et… Et après, et là, c’est vraiment le moment où je deviens giga aigrie et où je suis vraiment très très en colère et ma… L’enquête a paru début 2021 ou fin 2020 et ma colère ne désemplit pas depuis. C’est que j’ai dû contacter des rédactions pour qu’elles se fassent le relais de l’enquête. Ce qui a donné lieu trois semaines plus tard à une fucking brève dans le QDA. Genre cette enquête d’un an avec des dizaines de personnes qui ont pris la parole, etc. Il y a eu une brève dans le QDA. J’ai calculé, il y avait 1300 caractères.
[00:16:20.220] – Samuel Belfond
Sachant que pour le coup, elle a été relayée par l’AFP et que dans les médias généralistes, elle a été relayée, adaptée de la news AFP mais qu’elle a été relayée quand même, plus que dans notre milieu.
[00:16:30.570] – Camille Bardin
Ouais. Et et je me dis… Et c’est pour ça que moi, ça me fait complètement vriller aujourd’hui, quand j’entends des personnes dire qu’il n’y a pas eu de #MeToo dans l’art contemporain, etc. Les personnes ont parlé en fait. Il y a déjà des gens qui ont parlé, il y a déjà des enquêtes qui ont été faites, il y a des plaintes qui ont été déposées. Simplement, on s’en branle. On ne les écoute pas, on ne veut pas les entendre. Et… Et les journalistes… Voilà enfin, encore une fois, une brève. Et les assos aussi. Enfin, il y a eu une slide dans un carrousel de Contemporaines deux mois plus tard quoi. Voilà. Encore une fois, je suis encore très en colère là-dessus. Caroline ?
[00:17:05.070] – Caroline Honorien
Non, non mais je te rejoins Camille. Je crois qu’on en avait déjà parlé par ailleurs, mais… Et c’est pour ça en fait que j’ai commencé mon intervention en parlant de… En fait, ce n’est que le reflet de ce qui se passe sur la scène, parce qu’il y a eu une autre enquête sur Médiapart. Alors du coup, pour le coup, ça croisait l’agresseur qui venait du milieu de la BD mais avait décidé de s’attaquer à plein de personnes plutôt jeunes, qui étaient plutôt dans le milieu de l’art contemporain. Je sais qu’il y en a beaucoup qui ont tout fait pour que ce soit relayé, ne serait-ce que sur les réseaux sociaux. Et en fait, il y a personne qui les a suivi.e.s. Et déjà à l’époque j’avais fait une petite story en disant : « Non mais en fait au bout d’un moment, ça relève de notre responsabilité », puisque cette personne là était invitée à qui-mieux-mieux dans tous nos événements à faire des illustrations, à faire ci, à faire ça. Et en fait, j’ai l’impression que ça ne passe pas parce que ça n’est que le reflet des réticences et des frictions qui existent déjà.
[00:18:04.480] – Camille Bardin
Complètement. Je peux ajouter une micro petite chose là-dessus, parce que c’est quand même un point essentiel et moi qui m’avait énormément frustrée aussi à l’époque. C’est que dans ces cas-là, quand tu signes une enquête comme celle-ci, derrière, une des stratégies mises en place par les personnes mises en accusation pour décrédibiliser la parole des victimes, etc., c’est de leur mettre des coups de pression en portant plainte pour diffamation et portant plainte contre les victimes, mais aussi potentiellement contre les journalistes et leurs médias. Et donc un des trucs qu’on peut mettre en… Enfin, qu’iels peuvent mettre en avant, les personnes mises en accusation et leur avocate, c’est de dire que l’enquête a été faite à charge. Donc, par ailleurs, les journalistes, dès lors que l’enquête est sortie, moi je ne pouvais pas faire 46 000 stories, essayer… enfin tu vois. Parce que sinon le risque était que je tombe pour diffamation parce que du coup, iels allaient tenter de prouver que l’enquête avait été faite à charge. Donc il y a aussi cette frustration-là, parce que quand une enquête sort, déjà quand il y en a, derrière, en fait, ça repose uniquement sur les lecteurs et lectrices et personnes qui peuvent diffuser et donc travailleureuses de l’art, etc.
[00:19:06.740] – Samuel Belfond
Ouais après là, justement, sur les enquêtes récentes sur les questions d’abus de pouvoir et notamment de VSS, violences sexistes et sexuelles, il y a eu Georges Philippe-Vallois de la galerie du même nom qui est sortie dans Médiapart il y a quelques semaines. Il y a eu pour le coup un écho justement médiatico-réseaux sociaux et tout, qui a été suivi de zéro effet pour le coup. Que ce soit de la part du comité professionnel des galeries d’art qui n’a pas donné suite.
[00:19:32.600] – Camille Bardin
Qui a freezé.
[00:19:34.320] – Samuel Belfond
Oui. [iels rient] Il y a eu des communiqués internes pour dire en gros que rien ne changeait. Il y a eu une enquête là aussi la semaine dernière il me semble, de Marine Vazzoler sur un professeur de l’École supérieure d’art de la Réunion qui est sortie.
[00:19:45.753] – Camille Bardin
Tout à fait.
[00:19:46.050] – Samuel Belfond
Il y a des relais sur ça. Après, les questions aujourd’hui, c’est oui, comment on s’en saisit dans le contexte où, comme tu le disais, les ressources qui sont demandées pour ce genre d’enquête sont considérables à plein d’endroits. Et si en plus elles sont pas saisies par le milieu, elles sont sans effet.
[00:19:58.701] – Camille Bardin
A quoi bon oui. Alexia ?
[00:19:59.700] – Alexia Abed
C’est sûrement en fait pour toutes ces raisons qu’on délaisse un petit peu les « médias mainstream » comme tu les appelles samuel. Et pour moi, la question à se poser aussi, c’est comment et où on s’informe quand on est travailleureuse de l’art indépendant.e.x en 2025. D’après ce que j’ai observé et depuis ce que moi je fais, bah je ne lis pas, voilà. Il est rare que nous ayons des abonnements numérique ou papier aux principaux magazines spécialisés en art. Quand bien même ce serait le cas, il faut qu’on trouve le temps de les lire et d’en parler avec les personnes qui nous entourent et avec qui on travaille. Ou même avoir le courage de mettre le nez dedans parce que notre santé mentale et physique est déjà mise à rude épreuve. Et donc c’est tout autant difficile aussi de… de mettre le nez dans des absurdités, de savoir : « Qui sont les nouveaux marchands de l’art aujourd’hui ? » Enfin, on s’en fout en fait. Pour la plupart d’entre nous, nous ne regardons pas non plus la télé et c’est tant mieux. Et de mon expérience et de mes observations, je crois qu’on se documente donc avec des podcasts gratuits et en ligne, les radios, Instagram, TikTok, quelques articles en open source, des vidéos sur YouTube, peut-être un peu Arte. Enfin bon voilà. Sur Instagram du coup, se joue je crois pas mal de choses et je pense qu’il y a aussi une sorte d’effet de mode. Je m’explique. Sur Instagram se joue un effet de mode, ça dépend qui prend la parole et comment elle est reçue. Mais du coup, il y a un peu les cool kids d’Instagram. Oui, je parle notamment de certains lieux qui sont vus comme des lieux cool, qui vont poster quelque chose un peu à la dernière minute. Notamment récemment pour rejoindre les luttes de la culture. Et moi, je pense que c’est important de se positionner et d’inviter à rejoindre la mobilisation, bien évidemment. Évidemment, c’est du travail bénévole, donc c’est toujours fait un peu à la va-vite et en plus il faut se mettre d’accord à plusieurs. Enfin bon, c’est le bazar, mais je crois qu’il y a une question de performativité du militantisme sur Instagram, mais qui joue aussi avec la viralité, mais qui pourrait nous servir pour justement relayer les problèmes qu’on vient de citer et qui sont quand même plutôt nombreux. Et je crois que c’est aussi aux travailleureuses de l’art qui ont de l’influence sur les réseaux de prendre leurs responsabilités et de les assumer. Non pas d’assumer toute la responsabilité de tout ça, mais d’assumer que l’influence, c’est vraiment quelque chose dont on peut se saisir. C’est un outil dont on doit se saisir pour faire bouger les choses en touchant à la réputation et en dénonçant via les réseaux sociaux. Parce qu’au final, les informations sont virales et donc prennent beaucoup plus d’ampleur avec une story, un post ou même on se filme face caméra pour… pour balancer quelque chose qui ne va pas. Il y a pas mal d’artistes qui le font, je trouve un peu moins de commissaires et de critiques et pour moi ça manque un petit peu.
[00:22:47.050] – Camille Bardin
Samuel ?
[00:22:47.860] – Samuel Belfond
Après, si on va dans le sens de ce que tu préconises dans le débat. Moi ça rejoint une alternative possible sur laquelle je me pose la question, c’est que en soit tu… Limite, tu donnes… Comment dire… Tu signes la mort des médias en disant : « Limite les médias servent à rien, on décentralise totalement la manière dont les informations circulent et les luttes sont portées ». C’est un point de vue.
[00:23:05.140] – Alexia Abed
Tu fais bien de le dire parce que c’est exactement vers ça que je veux aller. Parce qu’en fait, est-ce que la critique d’art aujourd’hui, la vraie, enfin « la vraie », la vraie critique comme on l’entend : une critique négative, mordante, qui attaque un petit peu, plus sur le modèle Anglo-Saxon peut-être ne passerait pas plutôt par les mèmes, les détournements, les punchlines, les stories, les caricatures et la viralité, plutôt que d’énormes tribunes qui sont extrêmement nécessaires aussi pour ne pas confisquer la parole et caricaturer les choses, mais qui sont un petit peu sages et qui disent à demi-mot, par peur d’être mis sur le banc de touche.
[00:23:37.610] – Camille Bardin
Caroline ?
[00:23:38.780] – Caroline Honorien
Oui, en fait là, vos deux dernières interventions me ramènent à quelque chose auquel je pense depuis tout à l’heure. Déjà quand tu parlais d’enquête Camille, j’ai envie de dire aussi : « Qui peut se permettre de les écrire ? » Pas seulement monétairement, mais en termes de formation. Moi je… Enfin, la critique, je l’ai commencée par la recherche, ça ne veut pas dire que je ne vais pas distiller deux ou trois choses dans mes textes. Bon, en plus, mon travail d’éditrice a aussi permis des choses. Mais justement, ça n’aurait pas été possible sans cette formation sur le tas finalement avec Funambulist, pour ne pas les citer.
[00:24:11.714] – Camille Bardin
Complètement.
[00:24:11.930] – Caroline Honorien
Et puis… Mais du coup, je pense que ça va aussi dans le sens de ce que tu dis Alexia. Parce que en fait, qui est formé.e pour écrire dans quoi ? Qui consomme ça ? Moi par exemple, là, tu parlais de qui consomme ces trucs genre ARTnews, Art Press. Moi personnellement, je les ai lus quand je bossais dans le marché de l’art et qu’il fallait que je fasse mon benchmark tous les matins. Mais en fait… En fait, c’est juste que ces publications sont à destination d’un certain public. Et donc effectivement, si on veut pouvoir publier des choses sur des questions beaucoup plus politiques et s’adresser à un autre public, apparemment il n’y a pas cet espace-là dans les revues et les magazines. Donc effectivement, pourquoi pas les médias sociaux… les réseaux sociaux – pardon pour ce barbarisme anglais. Mais là encore, je suis un petit peu nuancée parce que, comme tu disais, il y avait quand même toute cette question de : Qui a besoin d’une certaine currency sociale ? À qui ça rapporte ? Moi j’avoue que, en plus, la question de la longueur des formats, je pense que peut-être opinion pas très populaire, mais j’ai été suffisamment online ces quinze dernières années pour avoir l’impression que tous les médias de microblogging jusqu’à les vidéos courtes. En fait, tout le monde cherche toujours à détourner et à rallonger la longueur parce que sinon c’est là que pour faire du commercial. Et je… Enfin, ça permet ça… ça a le risque de promouvoir des formats plus commerciaux. Après, il y a plein de gens et plein d’expérimentations à faire, je n’en doute pas, mais je ne suis pas sûre qu’on va éviter tous les écueils dont on a parlé avec les réseaux sociaux, malheureusement.
[00:25:51.030] – Camille Bardin
Samuel ?
[00:25:52.510] – Samuel Belfond
Et c’est dans ce sens-là que je pense que une des voies qui existe et qui est intéressante, c’est celle des médias indépendants qui ont une approche trans champ culturel. Tu as cité Funambulist dont tu faisais partie, donc qui part d’une approche, mettons décoloniale pour l’appliquer notamment à l’art contemporain, mais le point de départ est politique. On peut penser à… je ne sais pas Censored, par exemple, qui dans une certaine mesure, fait la même chose, mais là, aujourd’hui, est en difficulté financière. À un autre endroit, Bad to the Bone qui est sur les cultures alternatives. Je trouve qu’il y a un endroit intéressant qui se joue justement dans cette convergence-là, inter-champ qui est… où potentiellement on peut avoir des moyens d’action qui sont intéressants si les modèles économiques arrivent à survivre, ce qui aujourd’hui reste très difficile, pour justement donner une alternative à ce point sur les réseaux sociaux et les mèmes qui… Mais le truc c’est qu’aujourd’hui les mèmes, c’est la critique institutionnelle, mais il y a une institutionnalisation de la critique institutionnelle dans les mèmes. Donc à un moment…
[00:26:47.150] – Camille Bardin
C’est le serpent qui se mord la queue. Caroline ?
[00:26:48.050] – Caroline Honorien
Oui, et par ailleurs, moi je pense qu’il est vraiment temps que les choses changent puisque le fait de ne pas avoir de documentation et d’archives sur tous ces mouvements, sur toutes ces mobilisations ne fait qu’ajouter à l’impossibilité pour nous, acteurices ensuite de se mobiliser. Donc en fait, c’est un petit peu un serpent qui se mord la queue.
[00:27:09.850] – Alexia Abed
Oui, oui, je suis bien d’accord. Et c’est aussi un des écueils des Internet. C’est qu’en fait, en termes d’archivage, de centralisation, etc., c’est un petit peu difficile de pouvoir en faire une historicité aussi et que ça ait de l’ampleur, si ce n’est pas maintenant, un petit peu plus tard. Et en termes de recul aussi, parce qu’on est quand même confronté.e à beaucoup, beaucoup. Mais je tenais quand même, juste pour citer un un compte, ce serait @freeze_magazine qui, en plus d’être une source inépuisable pour mes PowerPoint, me met en joie et tape dans le mille. Et pour citer le dernier : « Un directeur de musée bien rémunéré a une fois de plus finalisé un budget important sans allouer de fonds pour les honoraires des artistes » ou encore « Une exposition sur la crise politique est tellement subtile que les publics doivent deviner de quelle crise il s’agit » ou encore « Les artistes musulmans boivent de l’alcool en vernissage pour être… pour éviter d’être tokénisés ». Voilà, donc on est quand même sur des sujets qui vont amener des débats dans les commentaires, etc. Et ça peut aussi être des endroits assez intéressants et aussi des sources de discussions, que ce soit entre nous, mais aussi des sources et des ressources pour les expositions, etc. Bref, je pense que ce n’est pas la solution idéale, mais ça peut être un premier point à aborder.
[00:28:22.880] – Camille Bardin
Je vous rejoindrai. Je trouve que Instagram ou les réseaux de manière générale, c’est un endroit intéressant à investir, etc. mais plus du côté, je trouve de la critique négative. Pour ce qui est et je… Je fais un peu mon… Je bute un peu là-dessus aujourd’hui, mais sur la question de l’investigation, je te rejoins Caroline, c’est un travail à part entière qui ne peut pas se faire sur Instagram il me semble, ou en tout cas sur les réseaux sociaux de manière générale, parce que c’est un… C’est un boulot où en fait il y a une méthodologie qui est précise, il y a aussi des enjeux qui impliquent des poursuites judiciaires, etc. comme je le disais. Donc, ça, c’est un travail précis. Il y a aussi des événements qui, je crois, réclament un vrai travail d’investigation. J’avais envie qu’on revienne brièvement, pour conclure finalement, sur ce qui s’est passé jeudi soir pour nous. Donc on est le… On enregistre le 26 mars. Donc jeudi soir, après la la manifestation des travailleureuses de l’art et de la culture, il y a eu une une action d’occupation temporaire au Centre Pompidou d’une centaine de militants et militantes des Cultures en lutte. Cette action qui était pacifique, l’objectif, c’était de faire une assemblée générale au sein de l’Agora du Centre Pompidou. Elle a été réprimée de manière très efficace et très brève. C’est-à-dire que, en l’espace de dix minutes, il y a plus de dix camions de CRS qui ont encerclé l’entièreté du Centre Pompidou, le Centre Pompidou a été évacué, etc. Et pour tout vous dire, il y avait genre deux flics par manifestants/manifestantes.
[00:29:56.175] – Samuel Belfond
Beaucoup de CRS au saltimbanque ouais.
[00:29:56.310] – Camille Bardin
Ouais, vraiment. L’intervention s’est faite encore une fois en dix minutes. Pourquoi je donne cette anecdote-là ? Parce que, en fait, il faut savoir que le Centre Pompidou fait partie du domaine national. Donc la seule personne qui a la possibilité d’autoriser et d’enclencher une intervention des forces de l’ordre, c’est notre ministre de la Culture, Rachida Dati. Sachant cela, du coup, on peut acter que Rachida Dati, la ministre de la Culture, aurait dégagé des travailleureuses de l’art et de la culture du Centre Pompidou en l’espace de dix minutes. Ça, en fait, c’est une information qui doit être vérifiée. En fait, cette information, politiquement, elle est énorme en fait. Elle dit énormément de choses sur… sur le contexte actuel. En fait, là, actuellement, je suis allée voir, j’ai mis : « Pompidou Actualité » dans Google, etc. Il n’y a rien qui relate ce qui s’est passé jeudi.
[00:30:48.635] – Samuel Belfond
Il y a l’Huma qui l’a mentionné.
[00:30:48.756] – Camille Bardin
Comment ?
[00:30:48.770] – Samuel Belfond
L’Humanité l’a mentionné.
[00:30:50.750] – Camille Bardin
Oui, c’est vrai, tout à fait, pardon. Mais en tout cas, dans la presse spécialisée, encore une fois, il n’y a rien. Il n’y a rien. Et en plus, les seuls trucs qui tournent en fait, c’est des communiqués de presse de syndicats. Moi très bien, ça me va. Mais en fait, c’est pas un travail journalistique, c’est un des acteurs de la mobilisation. Pourquoi il n’y a personne qui n’a fait ce travail d’aller vérifier qui a passé ce foutu coup de fil en fait ? Enfin, pour moi c’est vraiment essentiel. Et en fait moi… Et pour finir, après j’arrête. En fait, là je… je crois qu’on est à nouveau, une fois de plus, face à un réflexe bourgeois de la part de la presse spécialisée. Et je crois que, en fait, iels considèrent que les luttes c’est fancy que quand on les observe en vernissage sur papier glacé ; quand il s’agit de porter une banderole ou d’aller gueuler en manif, bah en fait ça répond plus. Et si je parle de réflexe bourgeois, c’est notamment parce que je tisse un parallèle avec la manière dont on réclame aux corps de se tenir dans les espaces d’expos, les vernissages et tout autres espaces de monstration. En fait, on demande aux corps une certaine rigidité, voire une disparition, une mise en silence totale. Et le bourgeois et la bourgeoise, iels ne veulent pas être traversé.e.s en fait par ces sentiments triviaux qui est notamment la colère. Le bourgeois, il sait se tenir en fait. Et moi, le silence des médias, et plus spécifiquement de la presse artistique, je la vis aussi comme une violence de classe. Nos vies, iels s’en foutent. Nos corps en colère les gênent, les mettent mal à l’aise. Donc autant ne pas les regarder et encore moins en parler. Et c’est vraiment là-dessus que… Enfin, c’est comme ça que je le vis actuellement quoi, ce silence. On finit là-dessus ?
[00:32:22.210] – Alexia Abed
Ouais.
[00:32:33.400] – Camille Bardin
Alexia, je te laisse introduire l’exposition de Silina.
[00:32:37.450] – Alexia Abed
Tout à fait. Donc, sobrement intitulée En chaîne et en or, la première exposition personnelle de Silina Syan est visible du 25 janvier au 13 avril 2025 dans la salle de L’entrepôt du Confort Moderne à Poitiers. Pour celleux qui ne connaissent pas le Confort Moderne, c’est une friche qui est décrite comme « un lieu original, ouvert et respirable, où toutes les énergies et les talents sont les bienvenus ». Donc, dans cette volonté de décentralisation des regards et de la pensée, le Confort Moderne offre une place de choix aux artistes de notre génération, que ce soit dans les sphères des arts plastiques, de la musique, du cinéma et de la littérature notamment avec la plus grande fanzinothèque du monde. Rien que ça. Il n’est donc pas étonnant que la nouvelle directrice, Madeleine Mathé, ait choisi d’inviter Silina Syan, diplômée de la Villa Arson en 2020. Voici donc les dernières lignes du texte d’exposition sur lequel on reviendra très certainement : « Silina Syan dévoile la richesse de sa culture d’origine, crée le journal de liens familiaux établis tardivement et partage avant tout avec les visiteurs un récit intime et autobiographique”. Pour donner la parole à l’artiste, prolonger l’exposition et en savoir un peu plus sur son parcours, le Confort Moderne a enregistré un podcast de sept épisodes où Silina prend la parole en monologue. Et enfin, le 25 mars dernier, Alice Pfeiffer, journaliste de mode, qui a notamment publié Le goût du moche engage une conversation avec l’artiste sur, je cite : « des sujets qui croisent leurs réflexions : la féminité, les notions de bon goût ou de beauté à travers le bijou, l’ornement entre classicisme et culture pop », fin de la citation. Depuis cinq ans donc, on a eu l’occasion de croiser les vidéos et les photographies de Silina à de nombreuses reprises dans des expositions collectives qui présentent la « jeune création » à Montrouge, à Beaubourg, aux Magasins généraux, à 100 %, à La relève à Marseille et côté presse, en 2022, on a eu aussi un article, enfin un entretien mené par Coco Spina sur Manifesto XXI et l’année dernière, Silina a été reçue par notre chère Camille Bardin pour le quatrième épisode de Fréquence Émergence, aux côtés d’Alexia Fiasco et Talita Otović. Bon, JCA se questionne en fait systématiquement sur les conditions de travail et les parcours des artistes en début de carrière, à tel point que le mot « émergence » sonne un peu comme de la ponctuation dans notre bouche. [iels rient] Mais parler de la première exposition personnelle en institution d’une artiste, qu’on aime bien en plus, des modalités de reconnaissance que ça implique, alors que nous n’avons accès qu’à des échantillons de son travail depuis cinq ans est je crois que l’enjeu aujourd’hui. Cela s’additionne à des réflexions plus larges sur la légitimation des identités, d’ordinaire reléguées à la marge, celles des classes populaires, racisées, précaires et des codes dits « urbains » ou « kitsch » réapproprié comme des phénomènes de mode. Comme dirait Booba dans le refrain de la chanson « Boulbi » duquel Silina a extrait le titre de l’exposition : « Bordel, quand on entre sur la piste ».
[00:35:20.760] – Camille Bardin
A qui le tour ? [iels explosent de rire]
[00:35:21.480] – Samuel Belfond
Wow ! J’étais pas prêt !
[00:35:25.140] – Alexia Abed
Trois petits points…
[00:35:25.950] – Camille Bardin
Non mais j’adore ! Alors qui rentre sur la piste ? Caroline ? Samuel ? Caroline !
[00:35:31.320] – Caroline Honorien
Non mais en fait, excusez moi, je sais pas pourquoi j’ai eu cette idée de soi disant écrire mes notes sur un carnet.
[00:35:36.900] – Samuel Belfond
Hyper romantique !
[00:35:37.980] – Caroline Honorien
Parce que oui avec ADHD en fait, il y a des choses écrites sur deux pages et avec plein de flèches. Donc allons-y ! [iels rient]
[00:35:45.330] – Camille Bardin
On te suit ! « Bordel », on avait dit hein !
[00:35:48.180] – Caroline Honorien
« Bordel quand on entre sur la piste ». Oui, Alexia effectivement, bon bah une exposition qui nous parle d’identité, de genre, peut-être presque de post-internet. Bon, il y a une dimension effectivement… Bon, peut-être pas juste d’inventaire du privé, en tout cas un petit peu documentaire qui tient peut-être un peu plus même de l’Instagram. Donc ça, c’était assez réjouissant d’avoir ces petites… ces petites fenêtres sur des souvenirs en fait, sur cette archive-là intime de Silina. Et effectivement, cette question de la culture populaire qui est traitée d’une manière qui à mon sens – malgré peut-être la manière dont c’est formulé dans les textes – évite un petit peu quelques questions de fétichisation dont Silina parlait beaucoup… Enfin, a beaucoup parlé de la question de la réappropriation culturelle de toute façon, dans son travail, même dans son mémoire me semble-t-il. Hum. Bon, moi j’ai bien aimé cette installation, on a l’impression d’être assis au kebab. Il y a un moment, derrière une des cimaises, on a des photos avec des graffitis. Donc, on a toustes plus ou moins… on a plus ou moins adhéré. Mais bon, moi j’ai trouvé ça plutôt intéressant. J’ai trouvé que c’était une réflexion intéressante, notamment parce que, en fait, il y avait presque quelque chose, volontairement ou pas, qui critiquait de toute façon, la manière dont fonctionne un petit peu un espace d’exposition, me semble-t-il. En fait, de toute façon, elle nous montre que des… des biens en fait qui sont « à consommer ». Il y a des photos en fait de produits qu’on pourrait trouver dans des supermarchés par exemple. Cette histoire de kebab, c’est un petit peu ces espèces de non-lieux de la… de l’hypermodernité, des lieux plus ou moins banals et généralistes. Il y a même cette vidéo aussi avec un espèce de décor généraliste généré par IA. Et en fait, ce qu’elle fait, c’est qu’elle les remplit. Donc elle utilise juste ces petits signifiants et elle l’est… Ensuite, elle les remplit avec ses histoires, sa généalogie, ses propres affects. Donc on évite un petit peu cette question de la reconstitution, ou en tout cas de la translation trop littérale. Bien que je pense que les gens qui m’ont déjà lue en ont marre que je parle de cette question-là. Moi j’ai beaucoup aimé aussi ses installations, donc elle qu’elle qualifie de « décor » mais qui moi me faisait presque… me rappelaient toujours un petit peu le diorama. Parce que oui, effectivement, en Europe, il y a cette tradition extrêmement… En Europe et partout dans le monde, il y a cette tradition extrêmement raciste du diorama, de la mise en scène des corps racisés dans des dispositifs qui rappellent cette violence raciste. Mais aux États-Unis et dès le XIXᵉ siècle, il y a cette tradition, ou en tout cas cette tentative, de réappropriation du diorama par les cultures autochtones, par les Africains-Américains également. Et je trouve ça toujours assez intéressant quand il y a des choses qui touchent un petit peu à ce retournement-là qui se joue dans les institutions par des artistes qui essaient d’aborder aussi la question des identités et de leurs histoires. Et aussi, ce que j’ai apprécié, c’est que… Bon, alors effectivement, elle parle de ses différentes cultures, mais en fait cette question de reprendre… Enfin de… de dé… dé-géographiser un petit peu, voilà, ces kebab, les supermarchés, etc. Ça crée quand même aussi cette… ce sentiment placelessness, de perte un petit peu du sens du lieu, de là où on vient. Et en fait, je trouve que c’est aussi un moment où voilà, elle échappe un petit peu aux dispositifs institutionnels.
[00:39:28.670] – Camille Bardin
Samuel, tu voulais enchaîner ?
[00:39:31.610] – Samuel Belfond
Dans la continuité de ce que tu disais Caroline, et avec une maîtrise moindre du sujet et sans avoir écouté les neuf podcasts qui accompagnent l’exposition.
[00:39:39.794] – Camille Bardin
Je le savais même pas tu vois.
[00:39:40.280] – Samuel Belfond
Donc avec un regard situé assez lointain. Je me suis questionné sur la question de la réception dans l’utilisation du kitsch. Je suis parti de là parce que c’est mentionné dans le texte d’exposition et ça m’a interrogé. Je vais être sur des références un peu arriérées de l’art contemporain. Mais bon, il y a tout un truc justement du début de l’art contemporain des années 60 de se distancier du kitsch. Donc l’utilisation de l’esthétique à des fins notamment commerciales – enfin, avec une visée performative qui est orientée vers le capitalisme en gros. Donc l’art contemporain s’est distancié de ça et Silina appartient à une génération d’artistes, qui est pas la première, mais où c’est très prégnant et très premier degré d’utiliser le kitsch. Donc en fait de… d’horizontaliser, en fait, le rapport entre bon goût, mauvais goût, la culture populaire et même… et aussi la question d’une forme de culture globalisée populaire et de la faire rentrer dans l’institution par des formes qui… Ou sont… présentent ces signes et ces formes de manière très brute ou en plus, comme Silina le fait, les esthétise. Je pense, par exemple, à ses photographies en gros plan d’étalages de ce qui semble être des… des boutiques de biens divers bon marché en gros. Je le dis très mal. Mais où il y a dans le traitement de l’image, dans le grain même, il y a une volonté aussi de les rendre précieux. Et on voit, et je pense que c’est ce qui est un peu dit dans le texte d’exposition, qui part un peu dans tous les sens. Et… Enfin, il y a beaucoup d’accumulation dans ce texte. Et [il] essaie de dire, de remettre en fait de la valeur là-dedans, ce qui crée un effet, je pense, de reconnaissance aussi. Là, je parle dans la réception. Pour justement tout ce truc de personnes qui reconnaissent des endroits, des choses de leur quotidien qui sont récupérés et valorisés par l’institution. Et je trouve ça intéressant. Et je me pose la question de ce que ça crée à cet endroit-là. Je réfléchissais aussi à la question justement est-ce que ça… est-ce qu’on peut faire un lien avec la manière dont par exemple, Legacy Russell parle du remix aussi, comme le fait de prendre ce qu’on a et que ce qu’on a pour le réutiliser et de le donner à voir là. J’ai l’impression qu’il y avait une stratégie qui pouvait être analogue à celle-là. Mais je me posais la question de… Voilà, ouais, à un moment il y a cet effet de reconnaissance qui est créé et qu’est-ce que ça crée derrière ?
[00:42:01.640] – Camille Bardin
Complètement. Ouais, c’est passionnant. Et c’est là où on voit que c’est quand même une expo assez chouette, c’est qu’en fait elle nous mène à nous poser une multitude de questions. Comme vous, j’étais hyper heureuse en fait de voir son boulot, enfin le travail de Silina du coup, se déployer ainsi dans une institution comme le Confort Moderne. En fait, je trouve que c’est un… C’est un travail qui est très touchant, notamment dû à ses cadrages. Je crois que ça vient notamment de là parce que on a l’impression qu’elle nous invite à scroller dans la pellicule de son téléphone en fait. Tu parlais d’Instagram, mais je trouve qu’il y a un truc encore plus intimiste que ça. C’est comme si elle nous invitait à regarder par le trou d’une serrure. Et j’avais vraiment l’impression de voir une sorte de… Bon désolée, [elle prend une voix un peu mièvre] mais de carnet de bord, de journal intime et parfois même d’album de famille finalement, qui se déployait un peu devant moi. [elle reprend un ton neutre] Et effectivement, en fait c’est simple, mais ça… Ça m’a quand même… En fait, ça… C’est ce qui me touche, je crois en premier lieu dans son… dans son travail. Et… Et en fait ça… Comme vous le savez du coup, ça fait longtemps qu’on suit, et que je suis aussi à titre personnel, le boulot de Silina Syan, et j’avoue qu’il y a certaines œuvres que j’avais déjà beaucoup vues mais qui n’avaient jamais été aussi bien montrées que là au Confort Moderne. Je pense notamment à « Pink Paradise » qui est un film que Silina a tourné alors qu’elle était encore étudiante à la… à la Villa Arson et dans laquelle, en fait, on la voit enfiler l’entièreté de ses bijoux et on la voit se parer comme si elle enfilait une armure. En fait, cette œuvre, c’est la première fois que je la vois aussi bien montrée, en fait. Elle est projetée sur un grand écran de plus de deux mètres de longueur. Et derrière, il y a un espèce de halo de couleur rose qui émane de… de cet écran. Et je dois dire que vraiment, il y avait des endroits comme ça dans la… dans la scénographie, dans la monstration même du boulot qui était vraiment bien. Après, si Silina, on le sait, est une bonne… une bonne photographe, cette expo, elle m’a aussi permise de me rendre compte que c’était aussi une très bonne scénographe justement. Tu parlais des décors qu’elle… qu’elle propose, mais du coup il y a… Voilà l’exposition elle est composée du coup d’un certain nombre de décors effectivement, et ça m’a vachement plu parce que en fait avec ça, Silina Syan elle fait vraiment de nous des acteurs et des actrices aussi de son univers et et j’ai trouvé ça vraiment très très cool. J’ai un peu construit mon… mon intervention en thèse/antithèse. Donc il y a quand même quelques petits trucs qui m’ont un peu plus dérangée sur lesquels je reviendrai après. Mais je te laisse embrayer Alexia.
[00:44:34.190] – Alexia Abed
Oui et ben je suis d’accord avec toi Camille. Et pour revenir sur la vidéo « Pink Paradise » justement qu’on a beaucoup aimé, enfin notamment sa mise en espace. Bah moi c’est à travers cette vidéo que j’ai découvert le travail de Silina en 2022 parce qu’elle a été programmée dans le programme de projection « Final Girl » curatée par Inès Geoffroy et Mathilda Porthogese, à DOC ! c’était donc du coup à Paris. Pour ce projet, en fait, les deux commissaires avaient sélectionné des artistes vidéastes qui, je cite : « puisent dans la figure de la fameuse survivante badass et se débarrassent de leurs oppresseurs à la fin du film en se battant avec leurs propres armes ». Bon, dans « Pink Paradise » justement donc Silina se filme pendant neuf minutes et il y a aussi Sonia Recasens – et je voulais donc la citer à ce moment-là parce que ça me semble un petit peu important, et puis en plus on avait parlé de son exposition récemment dans un des derniers PQSD – qui écrit en 2020 : « Mes bijoux seront mon héritage de femme puissante, mes bijoux seront mon héritage et ma fortune ». J’étais donc ravie de redécouvrir « Pink Paradise » au Confort Moderne installé de la meilleure des façons qui soit, justement sur grand écran avec ce néon rose un peu too much, et moi je crois que c’est jamais trop. Mais pour contredire un peu Madeleine Mathé, je pense que c’est cette vidéo-là et non pas l’oeuvre qui a été conçue pour l’exposition et qui en est… qui en porte le même titre qui est, je cite : « […] À elle seule la synthèse de tous les ingrédients de la démarche de Silina ». Le toc, le faux, le matérialisme, le bling bling des années 2000, la musique et la mise en scène de soi font, je crois, écho à l’ensemble des champs de recherche de Silina, sans parler du titre hyper évocateur de l’exposition En chaîne et en or« . Ce que je voulais dire ici, c’était que Silina rejoue sa propre mythologie et rejoue l’incarnation et la monstration de soi dans cet espace d’exposition. Et je crois que la question de la muséification, justement, des cultures populaires, en fait, est-ce que quand on met quelque chose dans un musée, la chose devient morte, etc. ? C’est là où en fait elle vient nous dire : « Peut-être que non et/ou peut-être que je projette ». Mais elle est en train de nous dire : « J’ai niqué le game à un endroit » parce que du coup, elle a… Elle est juste récemment diplômée, enfin ça fait que cinq ans, et c’est hyper important dans la légitimation et la carrière d’un ou d’une artiste de bénéficier d’un accompagnement sur mesure, profiter des logements de résidences au Confort Moderne, pour travailler sur place avec les équipes. Elle s’est vu donc accorder un budget de production pour l’œuvre éponyme « En chaîne et en or », spécifiquement conçu pour l’expo et… Et donc je pense que c’est important et qu’elle est un peu là où elle rejoue justement ce… Bah elle est fière d’elle en fait, et elle le montre. Mais ça vient aussi visibiliser tous les endroits de galère que les artistes doivent traverser pour atteindre une exposition personnelle en institution.
[00:47:18.000] – Camille Bardin
Caroline ?
[00:47:18.630] – Caroline Honorien
Je pense que ça fonctionne parce que notamment dans cette installation un petit peu monumentale « The Everyday Tales of Bedyakut » qui est une installation projection free channel devant laquelle on peut s’allonger sur des coussins. C’était vraiment super d’ailleurs. En fait, le… les vidéos et ce qui est montré ne s’offre jamais totalement à nous. C’est un peu quelque chose qu’il y a à travers toute l’exposition et qui est particulièrement vrai à cet endroit-là, puisqu’en fait on voit des membres de sa famille, il y a des discussions, il y a quelques échanges, quand il y en a, il y a aussi beaucoup de silence et en fait rien n’est traduit. Donc en fait, rien n’est possible, rien n’est… Enfin, « rien ». Il y a beaucoup de choses qu’on ne peut pas consommer ni comprendre. Et donc oui, je suis d’accord avec toi, je te rejoins.
[00:48:06.990] – Camille Bardin
Complètement. Samuel ?
[00:48:07.920] – Samuel Belfond
Oui c’est vrai que c’est un traductibilité, en tout cas cette marque qu’elle essaye de s’imposer comme on en a tellement parlé dans les derniers PQSD aussi, de ces stratégies justement de… de résistance au sein de l’institution qui est hyper marquée par la figure du rideau qui existe physiquement deux fois dans l’espace pour… à l’endroit de l’installation dont tu viens de parler, à un autre endroit comme pièce et dans la vidéo qui est à l’intérieur d’une installation qui modèle une sorte de kébab.
[00:48:39.085] – Camille Bardin
Oui, c’est vrai que c’est un gros motif.
[00:48:39.220] – Samuel Belfond
Et dans ce qui est projeté, donc ce conte avec un… sur l’histoire d’un vieil homme qui retrouve un chat dans sa cave et, en fait, qui met du temps, en fait, à… comment dire… à rendre visible cette découverte au quartier, qui s’interroge sur l’existence ou non de ce chat et avec… C’est vraiment un conte avec une sorte de morale à la fin qui parle justement du fait de qu’est-ce qui doit rester caché et qu’est ce que ça gagne à être donné. Mais en comprenant aussi la nécessité du pré-dévoilement. Donc il y a quand même une constance qui est intéressante, sans présumer exactement de ce que ça veut dire, justement. Je pense qu’il y a différentes manières de l’interpréter. Moi, je ne me sens pas nécessairement de les interpréter d’ailleurs, mais qui est intéressante parce qu’elle ouvre justement, je pense, une page qui nous rend… qui fait écho aux expériences vécues spécifiques de chacun et chacune. Je voulais juste préciser par rapport aux conditions d’accompagnement. Du coup, Alexia dont tu parlais, on a demandé il y a… deux jours avant l’enregistrement à Madeleine Mathé, des précisions justement sur les conditions matérielles d’accueil, honoraires, etc. quel accompagnement curatorial. On n’a pas eu de réponse malheureusement à l’heure de l’enregistrement. C’est dommage justement parce que ça aurait été intéressant de savoir, à l’endroit du Confort Moderne qui est une institution importante, qu’est-ce que ça représente justement cet accompagnement pour une artiste, à l’heure où on se questionne sur le modèle-même des expositions, quand bien même ce sont des solos en institution, pour survivre.
[00:50:00.200] – Camille Bardin
Et c’est en partie de notre faute, parce que du coup on l’a… on l’a contactée il y a deux jours. Donc en partie méa culpa. Mais du coup, enfin je vous rejoins, je trouve ça trop intéressant les regards que vous posez sur cette expo. Je voulais quand même faire un petit point sur… Il y a quelques petits trucs qui m’ont dérangée en fait. Parfois j’ai… J’ai un peu la sensation que certains projets n’étaient pas tout à fait achevés. C’est un débat qu’on a eu par ailleurs parce que quand on a fait l’exposition ensemble, le film qu’on découvre du coup sur cette… sur cette banquette, et dont tu parlais Samuel à l’instant avec ce petit conte, etc. J’ai trouvé que le son, il aurait pu être de meilleure qualité. Là, ça m’a un peu sorti du conte qu’elle nous narrait. Il y a certaines photos, comme celles qui se trouvaient derrière ce décor qui m’ont paru un peu fatiguées, sans que cela paraisse être un choix de l’artiste, en fait. Je me disais qu’il y avait peut être eu des problèmes soit de conservation dans son atelier, soit peut-être dû au transport, parce que il me semble qu’elles étaient… qu’elles venaient d’une autre exposition. Et en fait ce sentiment, il a été exacerbé par le fait qu’elle se trouvait un peu comme cachée derrière le décor. Pareil, petite frustration par rapport aux deux vidéos qui sont montrées dans l’espace où on peut se poser sur des poufs, et dont tu parlais Caroline, qui sont des vidéos qui sont sublimes et vraiment que j’ai adoré. Enfin, il y a vraiment des moments qui m’ont émue, notamment quand on voit son papa qui tisse des tresses à sa sœur comme quand elle était petite, etc. Moi ça me fait chialer, ça c’est vraiment, tu me… C’est bon, c’est fini. Donc il y avait vraiment des trucs et je te rejoins, je ne vais pas te paraphraser, je suis full d’accord avec toi Caroline. Mais je sais que par ailleurs, et je pense que c’est ça qui m’a… qui m’a foutu dedans, c’est que en fait, ce sont des extraits d’un film sur lequel elle travaille depuis plus d’un an, il me semble, et qui a été tourné au Bangladesh il y a plusieurs mois. Et… Et en fait, j’ai trouvé que les vidéos, elles étaient super belles, mais j’ai quand même eu une fois de plus cette sensation de travail inachevé et… et qui encore une fois, me semble pas non plus être un statement, mais plus dû à une sorte de négligence quoi. Et… Et du coup je sais pas, il y a ça qui m’a… Il y a ça qui m’a un peu un peu dérangée je pense. Samuel, il lève les yeux au ciel parce qu’il est tellement pas d’accord avec moi. Comme j’ai dit un truc négatif, je vais quand même dire un truc positif. [elle rit] Non parce que je vois dans mes notes que j’ai noté… enfin que j’ai marqué ça et je voulais quand même le dire, c’est important. Je voulais quand même faire un point sur la scénographie qui est genre trop bien géré. Franchement, il y a trois points d’entrée différents dans l’exposition, donc faut imaginer trois manières différentes de découvrir l’expo et donc trois points de vue machin. Par ailleurs, le Confort Moderne c’est vraiment un plateau, donc du coup c’est vraiment c’est très beau, mais c’est très casse pied à à mettre en œuvre, et voilà, et mettre en espace. Et franchement, j’ai trouvé que ça avait été géré d’une main de maître. Donc ça, vraiment bravo ! Voilà.
[00:53:08.750] – Samuel Belfond
Non après à sa décharge, non, mais… [iels rient] Un argument facile justement, on n’a pas les conditions de production.
[00:53:14.983] – Camille Bardin
Bah c’est ca !
[00:53:15.010] – Samuel Belfond
Ça peut peut-être s’expliquer à cet endroit-là.
[00:53:17.020] – Camille Bardin
Oui, complètement.
[00:53:19.210] – Caroline Honorien
Non, mais effectivement, on a eu ce débat sur place. Donc Samuel n’était pas d’accord. Bon, moi je te rejoins Camille. Effectivement, il y a un endroit… Moi je suis moins radicale que toi. Je pense qu’il y a des choses qui étaient peut-être volontaires parce que rétrospectivement peut-être que ces bris de glace enfin de vitres sur les… sur les photos qui était effectivement fatiguées [elle rit], ces problèmes même par exemple dans la loupe de cette vidéo en IA. Moi personnellement, c’est vrai que le texte de l’allégorie du chat, j’avais l’impression que c’était une version 1. Bon voilà. Je pense qu’il y a des choses qui sont entre le refus d’une maîtrise technique et ne pas savoir maîtriser ce refus, voire effectivement parfois des endroits de… peut-être que juste il y a des choses qui se sont abîmés pendant le transport. Néanmoins, je pense que c’est aussi dû au fait que c’est quand même une jeune artiste. Moi j’avoue que quand j’avais… quand j’ai vu qu’elle avait une exposition personnelle sous la halle du Confort Moderne, j’ai trouvé ça très ambitieux puisque c’est vrai qu’il y a d’autres salles où en général ce genre d’artistes a pu être montré. En même temps, je trouve que c’est aussi bien que cette institution, avec sa nouvelle direction, prenne cette décision-là, c’est-à-dire de mettre des moyens pour une artiste émergente et que, en plus, ça reste aussi une institution qui va continuer à montrer des artistes internationaux.ales beaucoup plus installé.e.s. Et en fait, il y a quelque chose dans ce geste curatorial-là, dans ce statement-là qui me… qui m’intéresse et que, en fait, c’est bien aussi l’expérimentation comme ça. On a plus l’habitude de le voir dans des artist-run spaces et d’autres types de lieux, mais pourquoi pas, puisqu’on veut absolument neutraliser certaines choses dans les espaces institutionnels, faire rentrer certaines choses aussi là, pourquoi pas.
[00:55:08.900] – Camille Bardin
Complètement 100 %. Alexia ?
[00:55:10.530] – Alexia Abed
Oui !
[00:55:11.850] – Camille Bardin
Tu conclus ?
[00:55:12.660] – Alexia Abed
Je conclus. Je conclus en rebondissant.
[00:55:15.096] – Camille Bardin
Merci désolée !
[00:55:15.420] – Alexia Abed
Pas de problème.
[00:55:17.280] – Camille Bardin
C’est la lourde tâche !
[00:55:18.480] – Alexia Abed
Oui. Oui, effectivement, tout est légèrement de travers. On a déjà cité, mais je vais en rajouter une couche. Donc il y a une photo cornée, il y a du son qui grésille, il y une vidéo qui pixelise un peu.
[00:55:28.053] – Samuel Belfond
T’es dure !
[00:55:28.080] – Alexia Abed
Il n’y a pas assez pour parler de ratage, mais juste assez pour faire vaciller le vernis en gros. Bref. Donc en fait, ces micro-détails quand on s’approche vraiment, parce que quand on est de loin, ça ne se voit pas trop, on ignore le degré de volonté de tout ça. Mais ces petits écueils sont pour moi ce qui rend cette exposition d’autant plus intéressante parce que Silina ne cherche pas la perfection en fait, à aucun moment. Je pense qu’elle l’abîme, je pense qu’elle la pousse un peu dans ses retranchements et je pense qu’elle en joue en fait de tout ça. Et qu’on soit clair, je ne parle pas d’auto-sabotage, loin de là. En chaîne en or est parfaitement lisible et répond aux attentes d’une première expo personnelle en institution. Mais l’étalage de cette richesse en toc sert en fait à compenser symboliquement peut-être des années d’invisibilité et de frustration. Et ce que je trouve brillant dans la proposition de Silina, avec les défauts de cette exposition, mais aussi ses qualités, c’est qu’elle joue à tous les niveaux sur cette esthétisation, sur cette superficialité qui tend un miroir déformant aux modalités de muséification et aussi du tokenisme. Et donc peut-être qu’on peut se demander si l’artiste, en créant des zones opaques, ne se protège-t-elle pas de l’institution en créant des lieux à elle ?
[00:56:33.460] – Camille Bardin
Trop bien ! C’était bien que tu conclus. Avant de rendre complètement l’antenne quand même petit point que j’ai complètement oublié de faire en début de critique d’exposition. On a l’habitude de faire un petit disclaimer et d’expliquer en fait quelles ont été les conditions qui ont été les nôtres pour découvrir l’exposition. Parce que c’est important pour notre collectif d’être complètement transparent quant aux liens potentiels qu’on peut avoir avec à la fois les artistes sur lesquel.le.s on parle, mais aussi les les travailleureuses de l’art qui ont bossé sur l’exposition. Donc sachez que vous l’aurez compris que Silina Syan est une artiste qu’on suit depuis un moment déjà et que l’exposition qui a lieu donc à Poitiers, on y est allé.e.s en train. Les billets de train ont été payés par le Confort Moderne qui nous a très bien accueilli.e.s. On a déjeuné entre nous, on a payé nos déjeuners. Néanmoins, il y a eu des échanges avec Madeleine Mathé mais aussi les équipes sur place directement. Donc voilà, sachez ça, je crois que j’ai tout dit quant à… à nos conditions de visite, il me semble.
[00:57:34.260] – Samuel Belfond
Il pleuvait de manière assez triste, mais ça n’a pas affecté les conditions.
[00:57:37.530] – Camille Bardin
Voilà. [elle rit] Merci à toutes et à tous de nous avoir écouté.e.s. On remercie également toute l’équipe de Projets sans qui ce podcast ne serait pas. Il y a Marc Beyney-Sonier, Gelya Moreau, Antoine Allain, Martin Hernandez, Lucie Dumoulin, mais aussi Cosima Dellac qui retranscrit tous les épisodes de Pourvu Qu’iels Soient Douxces. On espère que cet épisode vous a plu. On vous dit au mois prochain, mais d’ici là, prenez soin de vous et on vous embrasse. Et merci en régie.
[00:58:04.050] – Samuel Belfond
Bye bye.
[00:58:04.980] – Camille Bardin
Bye !