Début juillet, au musée Rodin, les invités du défilé Dior Haute Couture ont découvert une collection automne-hiver faisant la part belle au tweed et aux coupes structurées, dans un décor tissé de fils d’or signé Eva Jospin. L’artiste, que l’on identifie plus volontiers à ses forêts sculptées en carton, a trouvé là l’occasion d’aller jusqu’au bout d’une idée qui lui tenait à cœur depuis sa résidence à la Villa Médicis. C’est à Rome qu’Eva Jospin a en effet visité avec émerveillement la salle des broderies indiennes du Palais Colonna et ses tentures ouvragées. Une œuvre, comme un tableau brodé, commence alors à prendre forme dans son esprit. Son titre, Chambre de soie, lui est soufflé par un autre pensionnaire de la villa, l’auteur Lancelot Hamelin. Il fait référence aux précieux brocarts et au texte de Virginia Woolf, « A Room of One’s Own », déclaration d’indépendance féminine.

Mise en relation par Olivier Bialobos, directeur de la communication Dior couture, avec Maria Grazia Chiuri,  la directrice artistique des collections féminines de la maison, Eva Jospin ne pensait pas évoquer ce projet, mais la styliste italienne lui parle spontanément du Palais Colonna. « À l’époque, j’avais réalisé avec une brodeuse une ébauche de ce que je voulais faire, un échantillon sur cinquante centimètres. Je lui ai montré. Elle m’a dit d’accord, on va faire ça, sur toute la longueur du podium. » Une folie. L’artiste se lance dans un dessin à l’échelle 1/10ème, en noir et blanc. Le concept est validé.

Pour le réaliser, Dior la met en contact avec les ateliers de la Chanakya School of Craft, en Inde, connus pour leurs techniques de broderie à la main. Entre Paris et Bombay, les échanges sont virtuels, Covid oblige, mais intenses. Eva Jospin colorie son dessin au feutre et définit les équivalences chromatiques à partir du nuancier Pantone textile. Le délai pour exécuter l’œuvre, qui est censée courir sur 92 mètres linéaire, est fixé à trois mois. La toile sera rose clair. Les fils en lin, soie, coton et chanvre, devront révéler la trame et le trait, pour renforcer l’effet vibratoire. Le dessin transposé comporte 165 couleurs et requiert 150 points de broderie différents. Le résultat, dans lequel les mannequins du défilé semblent immergés, est fastueux.

Il témoigne de la rencontre réussie entre la vision d’une artiste et des artisans capables de l’interpréter librement. Quant à l’échelle monumentale, elle est de plus en plus familière à Eva Jospin, que l’on pense à son installation dans la cour carrée du Louvre en 2015 ou au corridor sculpté de 24 mètres qui prend place dans le quartier Beaupassage, près du boulevard Raspail. Cette fois-ci, la plasticienne a conçu un paysage de déambulation rythmé par des motifs successifs. « On passe d’une grotte à un rocher, une cascade, une forêt, c’est comme un panorama », explique-t-elle, ajoutant : « Dans mes œuvres, il n’y a jamais ni personnage, ni animal susceptible d’indiquer un rapport d’échelle : il est fixé par celui qui regarde. Le corps est donc toujours présent. » Ce qui tombe assez bien pour une collaboration avec une marque de mode.

Après Female Divine de Judy Chicago, œuvre-écrin, en forme de ventre de déesse, du défilé printemps-été 2020, c’est la deuxième fois que la maison de couture fait le choix d’un décor pérenne, et l’ouvre quelques jours au public dans les jardins du musée Rodin. Dior devient ainsi propriétaire de la Chambre de soie, que l’artiste aura cependant le droit d’emprunter afin de l’exposer. Ce sera le cas en novembre prochain pour sa Carte blanche au musée des Impressionnismes de Giverny, où elle en présentera un panneau de dix mètres. Preuve qu’une œuvre de commande peut constituer une forme d’accomplissement.

Une performance, même. Et si, à la différence des collaborations précédentes de Dior avec le collectif Claire Fontaine et avec Judy Chicago, aucun slogan féministe n’apparaît en toutes lettres dans la Chambre de soie, l’ambition du projet est en soi un message fort. Car malgré les aléas de la période pandémique, et alors qu’il s’agissait de la première réalisation textile de grande ampleur d’une plasticienne connue pour son travail sur le carton, il n’y avait pas de plan B. « C’était une prise de risque assumée dès le départ par Maria Grazia. Elle est hallucinante. Les commanditaires comme elle sont rares », relève Eva Jospin.

Un luxe ? L’artiste a en tout cas d’autres collaborations en vue avec la mode. Lauréate en 2019 d’un concours organisé par Max Mara, elle a imaginé pour la boutique milanaise de la griffe une micro-architecture en forme de serre. Baptisée Microclima, cette installation pérenne sera visible depuis l’extérieur et l’on respirera en y pénétrant des effluves de terre et de cailloux humides, un parfum de nature élaboré spécifiquement qui renforcera l’illusion d’un jardin au cœur de la ville. Une idée chère à Eva Jospin, qui rêve de pouvoir un jour la mettre en œuvre. Pourvu qu’un nouveau commanditaire soit intéressé.

Par Anne-Cécile Sanchez

Crédits photos
© Adrien Dirand / Dior
© Prarthna Singh / Chanakya / Chanakya School of Craft
© Sophie Carre / Chanakya / Chanakya School of Craft